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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 16:20

Notre compagnon de route s'appelle M. Albinos ! Sa peau noire ébène ne laisse en rien présager d'un tel patronyme. Je demande confirmation au cas où il s'agirait de son prénom ou d'un surnom (au Congo tout est possible en la matière). Mais non, il s'agit bien de son nom de famille. Dans un premier temps, tout comme Manu, il me dit que cela n'a rien à voir avec ceux "qui ont la peau jaune". Je creuse un peu la question, et je lui demande si l'un de ses ancêtres était albinos. Il me répond alors que son grand-père était albinos !
La transmission de cette anomalie de pigmentation de la peau étant génétique (mais récessive) son nom de famille a du être donné par les occidentaux, il y a fort longtemps. Le terme "albinos" (albus=blanc en latin) est d'origine espagnole (1570) et a été employé ensuite par les portugais, les hollandais et les français.
M. Albinos nous montre sur le plateau surplombant le rivage, au milieu des herbes folles, les restes d'un "monument" commémorant l'histoire tragique de ces lieux : le départ des esclaves vers l'autre côté de l'océan.



Il nous raconte que le pilier (en briques creuses et apparemment sans fondations suffisantes) s'est effondré 4 ou 5 jours après l'inauguration par le Président de la République en 2002 ! Ce devait être le point de départ d'un grand projet touristique pour la région du Kouilou. Depuis, personne n'a pensé à faire quelque chose... Une demande d'inscription du site auprès de l'UNESCO a été faite en 2008. Il y a encore beaucoup de travail pour sa mise en valeur !
Une inscription minable sur une plaque en béton posée sur les briques est encore lisible : "Départ des caravanes" ; "Première ville Loango 1889-1923 - Lieu d'embarquement d'esclaves - 2 millions env"
M. Albinos prend la pose sur les tas de briques, songeant sans doute, tout comme moi, aux souffrances vécues en ces lieux par ceux qui allaient être déracinés de leur terre natale. Il nous dit avoir composé une chanson en mémoire des esclaves, sans doute une complainte. Il semble fier d'être un peu le gardien de ce site. Il me demande conseil pour sa mise en valeur. Avec Manu, on lui recommande de désherber autour des restes du monument, éventuellement de mettre un petit enclos de bambous, et pourquoi pas un banc pour se poser quelques instants ? S'il trouve de l'aide, la partie où se trouve la modeste plaque pourrait être redressée.
Pour encourager notre ami amateur d'Histoire, je lui donne de quoi s'acheter une bière. Il me dit que je suis "gentil".

Un peu d'histoire...

Loango était donc l'un des principaux ports d'Afrique Centrale qui embarquait des esclaves vers l'Amérique du Sud et les Antilles. Les esclaves provenaient de toute la région, correspondant  aujourd’hui au sud du Gabon, au Tchad, à l’Angola, à la République Démocratique du Congo et au territoire actuel de la République du Congo.
Le royaume de Loango dont l'origine est fort ancienne (13ème siècle environ) a commencé à commercer avec les occidentaux dès le 16ème siècle, les premiers contacts ayant eu lieu au siècle précédent avec les marins portugais. Le terme "Loango" fait référence à un lieu de pouvoir. La capitale s'appelait "Buali" et s'étendait de Diosso (siège administratif et du palais du Roi) à Loango (port de commerce).
De nombreuses marchandises étaient échangées avec les Portugais et les Hollandais, notamment des tissus, de la vaisselle, des armes et des boissons alcoolisées. Contre ces produits, les congolais fournissaient de l'ivoire, des métaux et des esclaves. Cela se faisait avec l'accord du Roi, qui refusait bien sûr la capture des personnes de son entourage. 
Ce sont des "courtiers" congolais, armés par les européens, qui participaient à ce sinistre trafic. Une gravure de 1786 (extraite de l'ouvrage de Louis de Grandpré) représente l'un d'eux dénommé "Pangou", courtier de Loango .



Le nom de "Loango" est parvenu jusqu'aux Amériques. Par exemple, vers 1820 au Surinam on fait toujours référence à une "famille d'esclaves de la tribu de Loango" (gravure extraite d'un ouvrage de Jules Ferrario).



Ainsi bien des noms de personnes, des rites et d'autres traits culturels bantou, sont encore décelables dans de nombreux pays vers lesquels ces esclaves sont partis (aux Antilles par exemple). On estime à environ 2 millions le nombre d'esclaves (hommes, femmes et enfants) partis du port de Loango et à environ 5 millions pour l'ensemble de la région, qu'on appelait alors la "côte de l'Angola" (la traite des ports de "Matembe" et de "Cabende", plus au sud, s'ajoutant à celui de Loango).

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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commentaires

charles 07/11/2012 18:40


A la lecture des états des services de mon A.A.A. Grand- Père, 1763-1835, Jean André FLEURY, ( Médecin chef de la marine de Toulon ), je constate que dans sa jeune carrière, il a été 
chirurgien de 1795 à 1790 sur les navires de "commerce de la traite des nègres côte d'Angola vers St-Domingue" La Marthe et La Rosalie. soit 4 ans et 23 jours de service.  Il
a terminé à l'Académie de médecine...


Pendant mes longues années passées aux Antilles, un de mes amis Béké de la famille Hardy m'avait signalé une revue: l'Express ? le Point ? dans lesquels il était cité avec leurs noms les
familles Bordelaises, Nantaises et Békés ayant fait fortune avec le commerce triangulaire. Je recherche ce numéro.


Aux antilles j'ai retrouvé des coutumes, des onomatopées du Togo, Dahomey, Gabon et Congo. Ainsi dans la Caraïbe, quant-on est devant une porte d'entrée et pour se signaler on dit : "
Totototo..." Il me semble que c'était la même coutume en AEF et AOF ?


Sydney Potier le grand acteur noir Americain serait même un Poaty? Mais cela est une autre histoire...


 

Fabrice 07/11/2012 20:11



Sinistre époque... Votre famille est donc liée depuis des siècles au Congo (territoire compris dans l'appellation globale "Côte d'Angola").


Certaines coutumes ou traits culturels ont en effet traversé les océans et les siècles !


Sydney Poitier est originaire d'Haïti (anciennement St Domingue), on peut donc tout imaginer... Votre ancêtre a peut-être croisé l'un de ses ancêtres. Mais pas du même côté de la barrière.



Ya Sanza 19/05/2010 22:11



Décidément chaque fois que je te fais une remarque, je vois que tu as obtenu l'info avant que je ne te la donne. Vraiment ton boulot est remarquable en dépit de quelques détails pas toujours bien
compris.


J'aimerai beaucoup que nous en parlions.


As-tu lu dans congopage.com l'excellent article de Mouellet Kibaya sur l'histoire de l'urbanisation de Pointe-Noire, auquel j'ai modestement contribué ?



Fabrice 21/05/2010 18:41



Merci pour ces compliments. Pour discuter du reste, passe par le formulaire contact afin de parler en dehors des commentaires.


J'avais vu les articles sur Congopage avec l'évolution de Pointe-Noire au fil des décennies. Je n'ai repris que les grandes lignes, sans prétendre être un spécialiste de cette question.



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