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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 19:00

Une effroyable affaire a été revélée par le rapport Brazza, celle des otages de Bangui. Il s'agit du cas de 58 femmes indigènes et de leurs 10 enfants qui avaient été enfermés dans une "prison" de Bangui, en avril 1904, et dont 45 femmes et 2 enfants sont morts de faim, en cinq semaines.

L'arrestation collective des "otages" avait eu lieu dans la région de Mongoumba. Femmes et enfants avaient dû effectuer cinq jours de marche pour rejoindre Bangui (plus de 100 km à pied).

 

congo poste-mongoumba-lobaye

Poste de Mongoumba - Lobaye - Congo français vers 1900 (© Audema)

 

C'est le docteur Fulconis, aide-major, qui a révélé ces faits. Arrivant à l'improviste à Bangui, il fut logé par l'administrateur, M. Marsault, dans une case dont le sol exhalait une très forte odeur de déjections humaines, qui l'empêcha de dormir. Le lendemain, il entendit des gémissements près des bâtiments de la milice, provenant d'une case fermée au dehors. Il l'ouvrit et découvrit un spectacle horrible.

 

Voici un extrait du témoignage du Dr Fulconis, paru dans la presse, rapporté par le député Gustave Rouanet : 

Des spectres, hâves, décharnés, les yeux brillants de fièvre et de faim, se pressaient là, pêle-mêle, dans l'ordure et dans la nuit. L'un de ces spectres, celui qui poussait les gémissements que le docteur avait entendus, gisait sanglant, sur le sol, où s'agitait faiblement un nouveau-né. Cette femme venait d'accoucher. A côté, une autre était morte depuis quelques heures déjà.

D'autres, dont le souffle n'était plus qu'un râle, serraient dans leurs bras amaigris des créatures émaciées qui luttaient pour la vie, elles aussi, et s'acharnaient à sucer un bout de mamelle tarie. Le docteur courut au plus pressé. Il donna d'abord des soins à la femme qui venait d'accoucher, fit transporter dehors la femme morte, examina les autres et alla trouver le chef de poste pour lui communiquer ses impressions. Ces femmes et les enfants qu'elles avaient avec elles se mouraient de faim. Depuis longtemps, ils devaient être soumis à un régime d'inanition qui avait presque éteint en eux les sources de la vie. Ces femmes et ces enfants avaient été expédiés d'une région située à cinq jours de marche de là par un commis des affaires indigènes nommé Culard, en tournée d'impôt sur un territoire concédé.

 

 

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Vue de Bangui - Congo français vers 1900 (carte postale © Audema)

 

A leur arrivée, on les avait enfermés dans le local attenant à la pharmacie, ce qui expliquait à M. Fulconis l'insupportable odeur qui l'incommodait dans la case mise provisoirement à sa disposition. La case où on les avait enfermés mesure exactement 6 mètres sur 4 m. 25 et ne possède pour toute ouverture que la porte d'entrée. On imagine quelle fut la vie de ces êtres humains dans cette pièce, dans l'air vicié et empuanti par leur respiration et leurs déjections.

 

Vingt-cinq décès se produisirent en treize jours. On jetait les cadavres au fleuve et tout était dit… La case où on les enferma ensuite était plus grande, et d'ailleurs les décès permettaient aux survivants de respirer un air moins empoisonné. Cependant, comme nous l'avons dit, le 17 juin, sur 58 femmes et 10 enfants, il ne restait plus que 13 femmes et 8 enfants. S'il a survécu 8 enfants sur 10, dit M. Rouanet, c'est que même quand la mère était morte, l'enfant trouvait auprès des autres femmes de la tendresse et des soins. La ration distribuée était bien faible. Mais les femmes ne mangeaient que lorsque les enfants ne criaient plus la faim.

 

 

femmes-mongoumba-1924-aef

Femmes Bondos de la région de Mongoumba (vers 1924 © BNF)

 

Le docteur Fulconis examina trois femmes qui moururent sous ses yeux. Elles présentaient les symptômes suivants : amaigrissement extraordinaire, dépassant celui de n'importe quelle maladie chronique. Peau vidée, sèche, terreuse. Tissu cellulaire absolument dépourvu de graisse, muscles atrophiés, ventres plats. Plus d'intelligence; plus de faculté de se mouvoir, plus de voix. Pas de trace de sévices et de mauvais traitements. L'état de marasme et de consomption laisse soupçonner que ces individus ont été séquestrés dans un endroit malsain et qu'ils sont morts par suite d'inanition, après avoir survécu relativement longtemps, en prenant de temps en temps quelques aliments. Il ne m'a jamais été demandé de rapports d'autopsie, et les cadavres ont été jetés au fleuve.

 

Le Dr Fulconis fut rappelé à l'ordre par sa hiérarchie, car sous statut militaire, en tant qu'aide-major, il était soumis au devoir de réserve. Mais personne ne nia les faits.

Le Commissaire Général M. Gentil a signalé ces faits à la justicedans l'optique de punir les agents coloniaux "coupables". Cette dernière n'a pas jugé qu'il y avait lieu d'engager des poursuites... Information rapportée en 1905 par l'inspecteur Loisy, membre de la mission Brazza. En juin 1904, une circulaire de Gentil a donné pour consigne à ses agents de ne plus saisir comme otages les femmes des villages n'ayant pas payé l'impôt. Il a prétendu avoir élaboré cette circulaire avant d'avoir eu connaissance des exactions commises à Bangui en avril-mai 1904.

La pratique était hélas fréquente d'après d'autres témoignages (cf Lecture : "Les massacres du Congo" de Toqué) et les instructions écrites les années précédentes par différents administrateurs de la région. Il s'agissait soit de contraindre au paiement de l'impôt, soit de forcer le recrutement d'hommes pour le portage.

Brazza signalera la découverte de ces terribles méfaits par un câblogramme envoyé directement au Ministre des Colonies le 26 juillet 1905.

 

 

Sources : 

Journal Le Temps du 3 octobre 1905 (Numéro 16176). La Mission Brazza et M. Gentil.

"Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)". Ed. Le passager clandestin - 2014.

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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commentaires

charles 05/11/2014 22:29


Il y a 10 ans le Figaro Magazine avait publié plusieurs articles sur " le temps retrouvé des colonies". Cette enquête avait fait l'objet de plusieurs réponses dans le courrier des lecteurs. Voici
la belle lettre de madame Régine Creste de Bordeaux:


" Je souhaiterais ajoutre ma voix au concert de remerciements qui vous a été adressé par d'anciens "coloniaux" après la parution de votre excellent dossier sur "Le temps retrouvé des colonies" (
Le Figaro magazine du 9 avril 2004). L'opinion a tellement été faussée que nous sommes considérés comme d'affreux exclavagistes, quand la vérité est tout autre. Merci à vous d'essayer de la
rétablir. J'ai passé mes années d'adolescence au coeur de la forêt vierge du Gabon avec mes parents, mon père était exploitant forestier. Nous vivions en totale autarcie, seul européens
parmi des équipes de travailleurs africains. Si les noirs et les blancs formaient deux mondes différents dont chacun respectait les règles, cela était sans mépris et sans haine : nous nous
estimions mutuellement. Mais cela se passait il y a bien longtemps, et les Africains ont rapidement évolué. Je me réjouis aujourd'hui lorsque je rencontre de jeunes Gabonais ou Gabonaises,
étudiants en faculté, en pensant que j'aurais pu connaître leurs grands-parents. Après cette longue expérience africaine, le hasard a voulu que j'épouse un de ces "médecins coloniaux" dont on ne
dira jamais assez le dévouement et la lutte contre les grandes endémies. Durant mon long parcours à ses cotés, j'ai découvert d'autres horizons, et le travail considérable accompli au niveau
sanitaire auprès de ces populations. Le Vietnam, je l'ai connu avec lui en 1946, alors que commençait l'aventure si cruelle qui devait se terminer à Diên Bièn Phu. Merci à François Lelord
d'évoquer Saigon et la rue Catinat, que j'ai tant de fois parcourue à bicyclette, en pousse-pousse ou à cyclo. Merci de nous avoir apporté une bouffée de souvenirs de ce qui fut notre
jeunesse, en ce beau "temps des colonies".


 

Fabrice 07/11/2014 08:27



Merci pour la transcription de ce témoignage. Il ne faut bien sûr pas généraliser le comportement des "coloniaux" européens, dont la mentalité a aussi évolué au fil du temps. Par ailleurs, cette
dame ne parle certainement pas de la même période (1904 affaire de Bangui).


Après, j'aimerais bien recueillir le témoignage de l'autre côté de la barrière, du côté africain, pour voir si la perception était la même.


L'action "positive" et humaine de certains n'empêche pas d'évoquer les exactions des autres. Entre 1890 et 1930 les crimes et mauvais traitements à l'encontre des "indigènes" du Congo français
ont été nombreux. Ce n'était pas toujours le "beau temps des colonies" pour eux, comme le démontre le rapport Brazza et bien d'autres sources...



Charles 10/10/2014 15:05


Naturellenment, je ne suis pas un nostalgique de la colonisation. Des exactions innombrables envers les Africains ont été commises durant cette période. Vous avez raison de les dénoncer. Ce que
je voulais dire c'est que la fin du 19ème siècle et le début du 20ème furent des époques violentes aussi bien en Europe qu'en Afrique et dans le reste du monde. Il suffit de lire Céline
ou Gide. Quelques Européens, néanmoins, se sont distingués au service des Africains, sans se soucier de leur bien-être personnel, cela il faut le souligner.


J'ai vécu 6 annéés en brousse, sans aucun confort, pas d'eau courante, pas d'électricité, un dispensaire pour tout hôpital, etc., etc., nous étions très peu de blancs et nous vivions au milieu
des Africains, en bonne entente. Je n'ai jamais été victime de racisme de leur part. Ce furent les plus belles années de ma  vie...

Fabrice 10/10/2014 15:33



Merci pour votre témoignage.


J'ai rendu hommage à quelques uns d'entre-eux sur mon blog, par exemple à Michel Romano et Adolphe Sicé qui ont oeuvré positivement au Congo.



Charles 30/09/2014 22:45


C'était une époque terrible! Des enfants travaillaient encore dans les mines en Europe. Je préfère garder le souvenir de ces hommes et femmes qui se sont sacrifiés pour l'Afrique :
Administrateurs, Enseignants, Prêtres ... Les cimetières sont remplis de ces anonymes.

Fabrice 01/10/2014 08:13



L'un n'empêche pas l'autre ! On peut bien sûr rendre hommage aux pionniers français, plus globalement européens, qui ont participé à la mise en valeur du Congo, et qui y ont parfois perdu la vie,
sans passer sous silence les nombreuses victimes indigènes.


La pratique de la prise d'otages n'a rien à voir avec le travail... Il faut assumer ce passé, conséquence de la conquête militaire et économique du Congo français, dans une contrée dénuée de
toute infrastructure.



admin 28/09/2014 22:26


Terrible inhumanité! Merci pour cette information.

Fabrice 28/09/2014 22:34



Epouvantable histoire en effet...


De rien pour l'information ! Merci à vous de rester fidèle au blog.



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