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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 22:58

Dans un premier temps, Brazza a cru à la loyauté à son successeur, mais finalement, il a pris conscience de la duplicité d'Emile Gentil. Craignant alors que les éléments de son futur rapport de mission ne soient étouffés, il laisse fuiter volontairement des informations dans la presse. Atteint par la dysenterie, épuisé par ses déplacements dans différentes contrées du Congo français, il craint peut-être aussi de ne pas voir la fin du voyage...

 

Il envoie ainsi une lettre de Brazzaville, datée du 24 août 1905, une semaine avant de prendre le bateau pour la France. Elle est publiée dans la presse un mois après, soit postérieurement à son décès. Cette lettre adressée à Paul Bourde, reporter au journal Le Temps, résume les impressions de Brazza et les grandes lignes de ses conclusions.

 

brazza-pierre-1905-dolisie

Pierre de Brazza en 1905 (© Collection Hanauer-Dolisie)

 

Mon cher ami,

Je vais rentrer en France par le courrier des Chargeurs Réunis, qui part du Congo le 1er septembre pour arriver vraisemblablement à Pauillac le 22 septembre. M. Gentil me précède ; il quitte le Congo par le courrier belge et sera à Paris vers le 20 septembre. Dès mon arrivée ici, j'ai travaillé au grand jour, d'une façon impartiale, et n'ayant autre chose en vue que l'intérêt supérieur de la colonie. Cette attitude a été celle que j'ai recommandée à mes collaborateurs de toujours conserver. J'étais donc en droit de m'attendre au concours loyal de M. Gentil. Il n'en a pas été ainsi, et dès que j'ai eu quitté Brazzaville pour gagner le territoire de l'Oubangui-Chari, rompant ainsi le fil qui m'unissait aux inspecteurs laissés au Gabon et au Moyen-Congo, l'obstruction a commencé, un travail souterrain, dont je ne connais pas encore la portée exacte, a été fait auprès du Ministre des Colonies, et a eu pour but d'entraver les opérations de ma mission. 

 

Il s'est passé à mon passage à Brazzaville un petit incident dont on a, paraît-il, tiré parti contre moi. L'histoire est assez drôle, car elle fait bien ressortir le caractère de l'administration toute personnelle de M. Gentil qui a érigé l'équivoque à la hauteur d'une institution et d'un système de gouvernement.

Voici l'histoire : Il y a à Brazzaville une usine qui exploite le caoutchouc d'herbe. Mais pour cela, il faut avoir de l'écorce de cette herbe. Alors, au lieu de louer des travailleurs, l'administration de cette usine s'est entendue avec M. Gentil pour que les indigènes de la région de Brazzaville, qui payaient leur impôt en argent sans contrainte, apportent cette écorce en quantité déterminée pour se libérer de l'impôt. A mon arrivée à Brazzaville, je reçus les doléances des indigènes, ils se plaignaient de ne plus pouvoir continuer à s'acquitter de l'impôt en argent.

J'en fus d'autant plus étonné que M. Gentil proclamait à grand fracas ici, et dans ses rapports au Département, que le but poursuivi par lui était de généraliser le plus tôt possible l'impôt en argent. J'en parlais à M. Gentil qui m'affirma que les indigènes étaient libres de continuer à payer l'impôt, soit en argent, soit en nature, d'après le système que je viens de vous exposer. « Très bien, lui dis-je, mais alors voudriez vous le leur dire ? » Car ignorant ce fait, je n'ai pas cru pouvoir répondre à leur demande. Alors, dans un palabre auquel j'ai assisté, M. Gentil les a mis au courant de cette faculté qu'ils avaient. Là-dessus, avant de partir pour l'Oubangui, et dans un sentiment de bienveillance et de générosité, j'ai télégraphié au ministre que le maintien de M. Gentil à la tête de la colonie me paraissait s'imposer.

  

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Usine de caoutchouc du Djoué à Brazzaville (BNF © G. Bruel 1908)

 

A mon retour ici, j'apprends que l'usine de Brazzaville, qui faisait autrefois neuf tonnes de caoutchouc par mois, n'en faisait plus que deux depuis le palabre, qu'on m'accusait de ruiner le pays, qu'à Paris, on avait saisi le ministre de cette affaire. Bref, qu'on exploitait à mon encontre l'équivoque posée par M. Gentil. 

Les indigènes étaient libres de choisir, à en croire la lettre adressée à ce sujet au ministre; mais en réalité, on les contraignait à apporter de l'écorce d'herbe et on avait négligé de leur parler de cette liberté.

 

J'ai trouvé dans l'Oubangui-Chari une situation impossible. C'est la continuation pure et simple de la destruction des populations sous forme de réquisitions, et bien que tout ait été mis en œuvre dans la région de Krébedjé pour m'empêcher de voir clair dans le passé et surtout dans le présent, j'ai été amené à relever de graves abus de répression commis au moment même où on allait y apprendre l'envoi de ma mission.

De plus, j'ai constaté que le portage ayant été aboli à grands fracas, les indigènes de ces régions vont être astreints à un portage plus intensif encore que par le passé. En outre, j'ai pu constater que le Département n'avait pas été tenu au courant de la situation réelle des populations indigènes, ni des procédés dont on use à leur égard.

On a ici la prétention de tout cacher et on n'admet pas que le ministre puisse envoyer au Congo français une mission dont le but est de voir et de le renseigner, lui ministre.

 

 

congo-français-fort-sibut-krebedje-audema

Résidence du Poste de Krébedjé - Fort-Sibut vers 1900 (carte postale © Audema)

 

Cette constatation générale et un fait dont je saisis la ministre par un dossier complet et qui prouve que nous n'avons plus rien à envier aux Belges en matière de moyens employés pour recevoir l'impôt du caoutchouc m'ont amené faire des réserves à mon premier télégramme au sujet du maintien de M. Gentil à la tête de la colonie, dans une dépêche envoyée du Haut-Oubangui, il y a un mois, au Département.

Je rentre avec le sentiment que nulle réforme n'est possible sans un changement auquel il doit être procédé avec toutes les formes et tous les ménagements que comportent la reconnaissance pour les services rendus par M. Gentil, aussi bien que le souci de notre dignité. D'ailleurs, dans l'état mental actuel de M. Gentil, il doit être fait une large part à l'influence spéciale du climat du Congo.

L'obstruction dont j'ai à me plaindre personnellement a été également le procédé employé à l'égard des inspecteurs des colonies, qui pourtant ont des attributions et des pouvoirs réglementaires. Ces pouvoirs, M. Gentil les leur a contestés, sous prétexte que faisant partie de ma mission, ils perdaient toutes les prérogatives des inspecteurs. Aussi, à mon retour à Brazzaville, j'ai été saisi par l'inspecteur général Hoarau-Desruisseaux et par l'inspecteur adjoint Loisy de plaintes énergiques contre les entraves apportées par M. Gentil à l'exécution de leur mission.

 

M. Hoarau-Desruisseaux avait été chargé de l'inspection du Gabon ; je l'avais en outre prié de se rendre à Brazzaville pour y étudier des questions importantes traitant de la réorganisation de la colonie et sur lesquelles je désirais être éclairé par un fonctionnaire d'une haute compétence. J'avais, bien entendu, donné connaissance de ces dispositions à M. Gentil.

Je viens d'apprendre par M. Hoarau-Desruisseaux que le ministre lui a câblé de m'attendre à Libreville, en raison de la pénurie de logements à Brazzaville et pour des raisons budgétaires. M. Hoarau-Desruisseaux proteste contre cette mesure, provoquée par M. Gentil. Je lui avais laissé une avance de 5 000 francs pour ses transports. Il lui reste 4 000 francs, et son voyage ainsi que celui des secrétaires n'auraient pas atteint, aller et retour, la somme de 2 000 francs. D'ailleurs, il y a à mon sens assez de logements à Brazzaville pour le recevoir, et les raisons budgétaires invoquées n'existent pas. La bonne foi du ministre a été surprise. M. Gentil, se refusant à laisser faire la lumière, avait intérêt à empêcher l'inspecteur général de venir à Brazzaville. Il a usé, pour cela, de cette légende qu'on attache à mon nom et a fait miroiter aux yeux du ministre un dépassement de crédits.

 

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Pierre de Brazza vers 1895 (© Boyer - Image Félix Potin)

 

Or, le budget spécial de ma mission a été, par ordre du ministre, divisé en deux parties :

1° : 150 000 francs ont été consacrés aux dépenses de la colonie; l'ordonnancement en a été confié au commissaire général du gouvernement au Congo, à M. Gentil.

2° La deuxième partie, soit 118 000 francs, est réservée pour les autres frais.

Sur les 150 000 francs que, d'après M. Gentil, je devais dépasser, il me restera au bas mot 15 000 francs disponibles. Voilà les moyens employés et contre lesquels les inspecteurs se sont élevés. Malgré mes vifs regrets, je n'ai pu qu'appuyer leur plainte et la transmettre au ministre à qui elle parviendra par ce même courrier. Je rentre avec le sentiment que l'envoi de ma mission était nécessaire. Autrement, dans un laps de temps court, nous aurions eu des scandales pires que ceux de l'Abir et de la Mongalla belges. Nous en avions pris carrément le chemin.

Bien cordialement à vous.

S. DE BRAZZA.

 

 

Source : Journal Le Temps du 27 septembre 1905 - N° 16170.

 

NB : Brazza évoque dans sa lettre le scandale du "caoutchouc rouge" (c'est à dire "sanglant") dans le Congo d'en face. Les exactions commises par les compagnies concessionnaires belges (principalement l'ABIR, Anglo-Belgian India Rubber Company, et la Mongala) à l'encontre des populations locales ont notamment été révélées par le journaliste britannique Edmund Morel, en 1903. L’État Indépendant du Congo (futur Congo belge) est alors soumis au pouvoir arbitraire du roi des Belges, Léopold II.

Assassinats en masse, actes de torture, atrocités et abus divers à l'encontre des populations locales sont alors la règle... Les récolteurs de caoutchouc qui ne remplissent pas les quotas exigés, sont exécutés d'une balle par les miliciens. Ceux-ci doivent justifier de l'usage de leurs munitions, ils prélèvent ainsi les mains des victimes pour chaque balle tirée. Le Congo belge devient alors le "pays des mains coupées"...

 

Quant à la pénurie de logements à Brazzaville, Gentil prend pour prétexte la tenue du procès "Gaud et Toqué" (cf  Le procès de l'affaire "Gaud et Toqué") à cette même période. Il exploite également auprès du ministère des Colonies la réputation de mauvais gestionnaire de Brazza. Ce qui ne semble pas être le cas pour cette mission.

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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