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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 21:00

Pour terminer cette série, évoquons le scandale de la société concessionnaire de la M'Poko. Ce n'est pas le moindre de cette triste période de l'histoire coloniale, mais il fût soigneusement étouffé. Finalement, la mort de Savorgnan de Brazza lors du voyage retour du Congo arrangea bien du monde. Si bien que son épouse fut convaincue qu'il avait été assassiné...

Aucun historien n'a, à ma connaissance, retenue cette hypothèse, mais ce décès tombant "au bon moment" permit de faire passer à la trappe les années suivantes des exactions, que Brazza aurait probablement eu à cœur de révéler au grand public (cf Rapport Brazza : la fuite volontaire dans la presse...) et ainsi mettre les politiques face à leurs contradictions.

Ce sera la préoccupation principale des derniers instants de vie de l'ancien explorateur, selon le témoignage de Félicien Challaye : " [...] Il redoute surtout que l'administration, complice des sociétés concessionnaires, n'abandonne à leur tyrannie les malheureuses populations du Congo ; rappelant les atrocités célèbres de la société concessionnaire du Congo belge, la Mongala, il répète à plusieurs reprises : « Il ne faut pas que le Congo français devienne une nouvelle Mongala. » Brève formule résumant les graves préoccupations de ses derniers jours..."


Hélas les faits confirmeront les craintes de Brazza. Il en va ainsi des crimes et exactions commis par des agents de la société concessionnaire de la M'Poko. La compagnie tire son nom d'une rivière, le bassin de cet affluent de l'Oubangui étant situé au nord-ouest de Bangui.

 

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Factorerie de la Société M'Poko vers 1905 (carte postale © Vialle)

 

La compagnie avait obtenu, comme d'autres, en 1899, une concession pour une durée de 30 ans dans ce territoire du Congo français, qui deviendra par la suite la colonie de l'Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique).


L'objet de la Société anonyme des Etablissements Congolais Gratry était : 

" L'exploitation de la concession du bassin de la rivière M'Poko et de ses affluents au Congo, et tout ce qui se rattache à cette exploitation, notamment : la plantation, la culture, l'achat et la vente de tous produits naturels ; toutes opérations commerciales et industrielles, toutes installations d'établissements ou usines pour la vente, l'échange ou la transformation de ces produits. La Société peut s'occuper de navigation tant fluviale que maritime et de tout ce qui s'y rattache. Elle peut acquérir, donner à bail ou prendre à bail les terrains, immeubles ou installations quelconques pouvant servir à son exploitation. Elle peut s'intéresser, par voie de cession, d'apport ou par tout autre moyen, dans toutes sociétés ou entreprises similaires, et généralement faire tout ce qui se rattache à l'objet de la Société."

Son siège social était situé au 15, rue de Pas, à Lille, là même où le principal actionnaire A. Gratry exploitait avec son frère J. Gratry, une filature et un commerce de vente de tissus "en gros et demi-gros". Le capital social de la M'Poko était de 2 millions de francs en 1910. Ces industriels lillois du textile étaient liés au milieu belge des affaires, très influent dans l'Etat Indépendant du Congo (situé juste de l'autre côté de la rivière Oubangui !).

La compagnie disposait, sur un vaste territoire de 43 000 km2d'une quinzaine de factoreries majoritairement implantées le long des cours d'eau, la navigation étant souvent le moyen le plus rapide de se déplacer dans cette région encore dépourvue de voies de communication "modernes". Elle disposait également d'établissements à Brazzaville.

 

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     Carte de la concession M'Poko (© Catherine Coquery-Vidrovitch)

 

Derrière la façade respectable, dans les territoires reculés et peu peuplés, là où l'administration était quasiment absente, les pires crimes étaient commis pour forcer les indigènes à atteindre le rendement escompté pour l'exploitation du caoutchouc. La récolte avait lieu le plus souvent sur des lianes, et pas sur des plantations d'arbres à caoutchouc qui étaient très minoritaires.

Les faits furent révélés en 1906-1907 grace à l'enquête du courageux administrateur Gaston Guibet, qui dénonca les méfaits du concessionnaire, au détriment de sa propre carrière.

La M'Poko était sous la direction du norvégien Gullbrand Schiötz, qui avait fui le Congo belge à cause d'une mise en accusation pour "homicide volontaire". Il essaya de corrompre l'administrateur en lui proposant une "enveloppe" contre un silence complice... Peine perdue.

Le directeur de la M'Poko tua de ses propres mains à coup de chicotte deux femmes et un enfant. Séquestrations, châtiments corporels et exécutions étaient la règle.

A chaque récolte de caoutchouc jugée insuffisante, les gardes menaient des répressions dans les villages et tiraient à vue sur les fuyards. Une économie basée sur le crime avec une vision à court terme...

Le dossier judiciaire établit avec certitude un minimum de 750 meurtres, probablement plus de 1000. Certains avancent le chiffre de 1500 meurtres. Terrible...

 

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Etablissement de la Société M'Poko à Brazzaville (carte postale © Vialle)

 

Le norvégien retrouva son pays où il devint un écrivain respecté, masquant son peu recommandable passé. La plupart des européens travaillant pour la M'Poko fuirent la justice en passant avec facilité au Congo belge. Tout cela finit par un non-lieu général en 1909 ! Seuls des miliciens africains furent condamnés à des peines de travaux forcés.

Cette compagnie concessionnaire ne fut pas la seule à procéder de la sorte. La M'Poko disparut en fusionnant avec la CFSO (Compagnie Forestière Sangha-Oubangui) en 1911 (cf  Pointe-Noire : bâtiment colonial, CFSO).

 

Le ministre des colonies de l'époque, Raphaël Milliès-Lacroix, décida d'étouffer l'affaire, comme il décida d'enterrer le rapport de la commission Lanessan, issu de la mission d'enquête de Brazza, conjointement avec son collègue des Affaires Etrangères, Stephen Pichon.

 

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Raphaël Milliès-Lacroix, Ministre des Colonies 1906-1909 (© Conseil Général des Landes)

 

Gaston Guibet fut fermement "invité" au silence. Il fallait préserver le prestige colonial de la France, dans le contexte international de dénonciation des crimes commis au Congo belge. Emile Gentil, qui fermait les yeux sur ces pratiques des sociétés concessionnaires, échappa à toute sanction.

Gaston Guibet ne témoigna que 50 ans après les faits, se sentant délivré de l'effroyable secret dans lequel on l'avait enfermé.

 

Sources :

Annuaire Desfossés – Valeurs cotées en banque à la Bourse de Paris - Edition 1910  - Page 717-718

"Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)". Ed. Le passager clandestin - 2014.

Les derniers jours de Brazza, récit de Félicien Challaye, cliquer sur ce lien link

 

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 18:00

Brazza en personne découvrit lors de sa mission d'enquête au Congo français une prise d'otages en cours.

 

Il s'agissait cette fois de 119 femmes et fillettes, prisonnières dans la région de Fort-Sibut, à Krébedjé (là même où Georges Toqué avait commencé sa carrière coloniale, avant de rejoindre Fort-Crampel, cf Lecture : "Les massacres du Congo" de ToquéL'affaire dramatique "Gaud et Toqué" ).

Détenues depuis la mi-mai 1905, Brazza effectue la sinistre découverte en juillet 1905. Les femmes retenues sont des Mandjias (ou Mandjas) originaires de la Haute-Koumi.

 

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Femme Mandjia et son enfant - Région des M'Brés (carte postale) 

 

Pour masquer ces exactions, l'arrivée de la mission d'enquête ayant été portée à la connaissance du personnel en poste, les femmes ont été dispersées par l'administrateur Sindoux dans différents villages. Mais un indigène au cours d'un "tam-tam" met Brazza sur la piste (il effectue une danse rampante simulant l'évasion d'un prisonnier).

 

Il prend alors connaissance du journal du poste de Fort-Sibut, où est noté de manière évasive l'arrivée des 119 femmes, avec le détachement du garde principal Constant. Il s'agit en fait d'une mesure de rétorsion prise suite aux graves troubles dans la concession de l'Ouhamé-Nana (on y exploite notamment du caoutchouc). Les rebellions de la population se succèdent et des agents de la concession ont été assassinés. Le garde Constant mène alors une violente répression dans la région.

 

Sans l'arrivée de Brazza, qui déjoua la manoeuvre de dissimulation, ces femmes auraient-elles connu le même sort que leurs semblables de Bangui (cf Rapport Brazza : l'affaire des otages de Bangui) ?

 

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Plantation d'arbres à caoutchouc - Oubangui - Congo français vers 1900 (carte postale)    

 

Etrangement, ces faits disparaissent du rapport final de la Commission Lanessan. Les informations envoyées au Ministère par l'inspecteur Hoarau-Desruisseaux et Brazza lui-même sont pourtant sans ambiguïté.

Il écrit ainsi au Ministre des Colonies le 21 août 1905 : 

" [...] Je crois de mon devoir d'appeler votre attention sur la portée que peut prendre cette affaire, parce que le fait dont il s'agit n'est pas isolé. L'enlèvement des femmes dans les villages indigènes a été, au contraire, employé d'une manière courante comme moyen de réquisition des porteurs sur la route de Fort-de-Possel à Fort-Crampel (Gribingui), pour ne parler que de la région que j'ai personnellement visitée.

A l'heure actuelle, dans cette même région, il est encore considéré comme le complément naturel de toute répression. Cela est si vrai, qu'au moment même où l'on venait d'apprendre l'envoi de ma mission au Congo, il arrivait à Fort-Sibu (Krébedjé) 119 femmes provenant d'une répression effectuée dans la Haute-Koumi, à cinq jours de Fort-Sibut.

Tout a été mis en oeuvre lors de mon passage dans cette région pour m'empêcher d'en avoir connaissance. [...] 

C'est précisément le caractère général de ces faits qui m'a déterminé à vous adresser mon câblogramme n°127, du 26 juillet ; c'est ce caractère général qui, à mes yeux, rend difficile et dangereuse la comparaison que mes instructions me prescrivent de faire entre nos procédés et ceux de l'Etat indépendant du Congo.[...] 

Ces réserves, je vous les confirme parce qu'elles n'ont pas été motivées par la constatation d'un fait isolé, mais bien parce qu'au cours de mon voyage, j'ai acquis le sentiment très net que le Département n'a pas été tenu au courant de la situation réelle dans laquelle se trouve les populations indigènes et des procédés employés à leur égard. [...] ".

 


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Femmes Sango - Région de Mobaye (© Bruel - carte postale vers 1900)

 

Le "rapport Brazza" de la Commission Lanessan évoquera toutefois dans le paragraphe "Abus constatés dans la répression des mouvements de rébellion", des exactions commises à l'encontre des populations Bidigris, Mandjas et Sabangos.

Mais elles sont mises sur le compte des indigènes miliciens et tirailleurs réguliers, abusant de leur autorité, faute d'un encadrement suffisant par le personnel européen, en sous-effectif notable. Les miliciens Yakomas sont notamment pointés du doigt par le Capitaine Mangin, pour leur violence envers les populations locales.


La Commission pose comme principe "que, dans aucun cas, les femmes et les enfants ne doivent être rendus responsables des actes de rébellion". Manière discrète de reconnaître que cela a été le cas par le passé...

La Commission conclut "à l'insuffisance des moyens d'administration et de police, cette insuffisance étant due elle-même à l'exiguïté des ressources financières dont ont disposé jusqu'à ce jour les autorités locales".

Bref une situation impossible, sans répression pas d'impôts récoltés, et sans impôts, pas de moyens !

 

Sources :

"Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)". Ed. Le passager clandestin - 2014.

Rapport n° 148 - 21 août 1905 - Savorgnan de Brazza (Anom - Mission 26).


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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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