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16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 18:30

Un ancien immeuble de l'époque coloniale a retenu mon attention. J'ai eu un peu de mal à le situer à Pointe-Noire.

Présentant une longue façade agrémentée d'arcatures rectangulaires, et d'une arcature en plein cintre au dessus de l'entrée principale, il annonce pourtant son nom sur un large panneau, "Comouna".

 

 

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Immeuble de la Comouna en 1950 (Anonyme © CAOM)

 

Un autre cliché montre l'immeuble vu dans l'autre sens. Sous le panneau, on note la présence d'un balcon de forme arrondie en encorbellement.

La construction ne comporte qu'un étage, le côté présente un mur avec des degrés, la façade latérale est aveugle d'un côté, avec des fenêtres de l'autre.

 

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La Coumouna à Pointe-Noire vers 1950 (carte postale Hoa Qui)

 

On remarque au fond à gauche, une autre construction importante qui évoque un bâtiment colonial plus connu... L'hôtel Ottino, devenu siège des services administratifs du gouvernement de l'AEF en 1949 (cf Pointe-Noire : de l'hôtel Ottino à la Préfecture).

Cette localisation de la "Comouna" avenue André Maginot (qui se prolongeait par l'avenue du Port) est confirmée par une vue aérienne. Pas de doute, l'immeuble commercial était bien implanté sur cette artère qui mène du port à l'aéroport, à mi-chemin entre les services administratifs et l'ancien immeuble de la CFSO (cf Pointe-Noire colonial : immeuble CFSO ). C'est aujourd'hui l'avenue Marien N'Gouabi.     

 

La construction de cet immeuble de la Comouna à Pointe-Noire doit dater des années 1940, d'après les clichés trouvés et le style architectural.

 

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Vue aérienne de Pointe-Noire vers 1950 - détail - avenue Maginot (carte postale Hoa Qui)

 

 Il s'agissait d'une succursale d'une société exploitant le coton, son acronyme étant issu des termes : COMpagnie commerciale et cotonnière de l'OUhamé NAna. Cela fait aussi un clin d'oeil au portugais "comuna" (signifiant "communauté", "ensemble"). Le siège social était basé à Bangui, avec de nombreux comptoirs et factoreries répartis sur le territoire de l'Oubangui-Chari (Bossangoa, Bouca, Batangafo, Crampel, Dekoa, Sibut, Possel, Grimari, Bambari, Ippy, Kitika, Bangassou, Ouango).

L'implantation de cette succursale à Pointe-Noire s'explique bien sûr par la présence du terminus ferroviaire et du débouché maritime pour les marchandises. La Comouna est l'héritière de la compagnie consessionnaire de l'Ouhamé et de la Nana (du nom des rivières traversant son territoire).


Cette compagnie de l'Ouhamé et de la Nana avait obtenu le monopole de la navigation sur le Chari. C'était en fait une filiale d'une société hollandaise de traite (Nieuwe Afrikaansche Handels Vennootochap) installée à Brazzaville. Son conseil d'administration était dans les années 1930 présidé par un ancien gouverneur de l’Oubangui, Henri Bobichon. Elle avait aussi le monopole de tous les transports (publics, civils et militaires) dans le bassin du Chari. A défaut d'être bénéfique pour l'AEF, cette clause l'était financièrement pour ses exploitants... Elle gérait une flotille de vapeurs et de baleinières.

 

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 Action de la Compagnie Française de l'Ouhamé-Nana

 

La culture du coton a été favorisée à partir des années 1930. Le Comité cotonnier de l'Afrique Equatoriale Française a ainsi été fondé en 1933.

Les essais de plantation de coton au Moyen-Congo n'ont cependant pas été très concluants. La nature des sols ne s'y prêtait pas et les rendements étaient maigres.

La tentative de culture industrielle de plantes textiles au Congo par la SOFICO (Société des Fibres Coloniales) à partir de 1947, et les recherches menées par l'IRCT (Institut de Recherche du Coton et des Textiles) implanté à Madingou, ont conduit à un développement éphémère de la culture du coton et du "pounga" (jute du Congo). Elles n'existaient quasiment plus en 1960.

Pour l'anecdote, j'ai vu un plant de coton, trace de cette histoire, au sud de Pointe-Noire en 2010, au lac Kayo (cf Lac Kayo : dernières découvertes).

 

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Récolte du Coton - Moyen-Congo vers 1950 (Gouvernement AEF © Michel Mako)

 

Par contre, la culture du coton s'est avérée plus productive dans d'autres régions de l'Afrique Equatoriale Française, comme le Tchad, l'Oubangui-Chari et le Cameroun.

 

Au début des années 1950, la COMOUNA se transforme par scindement : le département cotonnier devient la Cotouna (ses activités étaient exclusivement l'achat et traitement du coton) et le département commercial devient la Transouna, pratiquant l'import-export et la représentation industrielle (véhicules Chrysler, Dodge, Plymouth, carburants et lubrifiants «Texaco»...).

 

Sources : 

Suret-Canale (Jean), L’Afrique noire (1900-1945), Paris, Éditions sociales, 1962.

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Publié par Fabrice Moustic - dans Pointe-Noire
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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 21:00

Pour terminer cette série, évoquons le scandale de la société concessionnaire de la M'Poko. Ce n'est pas le moindre de cette triste période de l'histoire coloniale, mais il fût soigneusement étouffé. Finalement, la mort de Savorgnan de Brazza lors du voyage retour du Congo arrangea bien du monde. Si bien que son épouse fut convaincue qu'il avait été assassiné...

Aucun historien n'a, à ma connaissance, retenue cette hypothèse, mais ce décès tombant "au bon moment" permit de faire passer à la trappe les années suivantes des exactions, que Brazza aurait probablement eu à cœur de révéler au grand public (cf Rapport Brazza : la fuite volontaire dans la presse...) et ainsi mettre les politiques face à leurs contradictions.

Ce sera la préoccupation principale des derniers instants de vie de l'ancien explorateur, selon le témoignage de Félicien Challaye : " [...] Il redoute surtout que l'administration, complice des sociétés concessionnaires, n'abandonne à leur tyrannie les malheureuses populations du Congo ; rappelant les atrocités célèbres de la société concessionnaire du Congo belge, la Mongala, il répète à plusieurs reprises : « Il ne faut pas que le Congo français devienne une nouvelle Mongala. » Brève formule résumant les graves préoccupations de ses derniers jours..."


Hélas les faits confirmeront les craintes de Brazza. Il en va ainsi des crimes et exactions commis par des agents de la société concessionnaire de la M'Poko. La compagnie tire son nom d'une rivière, le bassin de cet affluent de l'Oubangui étant situé au nord-ouest de Bangui.

 

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Factorerie de la Société M'Poko vers 1905 (carte postale © Vialle)

 

La compagnie avait obtenu, comme d'autres, en 1899, une concession pour une durée de 30 ans dans ce territoire du Congo français, qui deviendra par la suite la colonie de l'Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique).


L'objet de la Société anonyme des Etablissements Congolais Gratry était : 

" L'exploitation de la concession du bassin de la rivière M'Poko et de ses affluents au Congo, et tout ce qui se rattache à cette exploitation, notamment : la plantation, la culture, l'achat et la vente de tous produits naturels ; toutes opérations commerciales et industrielles, toutes installations d'établissements ou usines pour la vente, l'échange ou la transformation de ces produits. La Société peut s'occuper de navigation tant fluviale que maritime et de tout ce qui s'y rattache. Elle peut acquérir, donner à bail ou prendre à bail les terrains, immeubles ou installations quelconques pouvant servir à son exploitation. Elle peut s'intéresser, par voie de cession, d'apport ou par tout autre moyen, dans toutes sociétés ou entreprises similaires, et généralement faire tout ce qui se rattache à l'objet de la Société."

Son siège social était situé au 15, rue de Pas, à Lille, là même où le principal actionnaire A. Gratry exploitait avec son frère J. Gratry, une filature et un commerce de vente de tissus "en gros et demi-gros". Le capital social de la M'Poko était de 2 millions de francs en 1910. Ces industriels lillois du textile étaient liés au milieu belge des affaires, très influent dans l'Etat Indépendant du Congo (situé juste de l'autre côté de la rivière Oubangui !).

La compagnie disposait, sur un vaste territoire de 43 000 km2d'une quinzaine de factoreries majoritairement implantées le long des cours d'eau, la navigation étant souvent le moyen le plus rapide de se déplacer dans cette région encore dépourvue de voies de communication "modernes". Elle disposait également d'établissements à Brazzaville.

 

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     Carte de la concession M'Poko (© Catherine Coquery-Vidrovitch)

 

Derrière la façade respectable, dans les territoires reculés et peu peuplés, là où l'administration était quasiment absente, les pires crimes étaient commis pour forcer les indigènes à atteindre le rendement escompté pour l'exploitation du caoutchouc. La récolte avait lieu le plus souvent sur des lianes, et pas sur des plantations d'arbres à caoutchouc qui étaient très minoritaires.

Les faits furent révélés en 1906-1907 grace à l'enquête du courageux administrateur Gaston Guibet, qui dénonca les méfaits du concessionnaire, au détriment de sa propre carrière.

La M'Poko était sous la direction du norvégien Gullbrand Schiötz, qui avait fui le Congo belge à cause d'une mise en accusation pour "homicide volontaire". Il essaya de corrompre l'administrateur en lui proposant une "enveloppe" contre un silence complice... Peine perdue.

Le directeur de la M'Poko tua de ses propres mains à coup de chicotte deux femmes et un enfant. Séquestrations, châtiments corporels et exécutions étaient la règle.

A chaque récolte de caoutchouc jugée insuffisante, les gardes menaient des répressions dans les villages et tiraient à vue sur les fuyards. Une économie basée sur le crime avec une vision à court terme...

Le dossier judiciaire établit avec certitude un minimum de 750 meurtres, probablement plus de 1000. Certains avancent le chiffre de 1500 meurtres. Terrible...

 

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Etablissement de la Société M'Poko à Brazzaville (carte postale © Vialle)

 

Le norvégien retrouva son pays où il devint un écrivain respecté, masquant son peu recommandable passé. La plupart des européens travaillant pour la M'Poko fuirent la justice en passant avec facilité au Congo belge. Tout cela finit par un non-lieu général en 1909 ! Seuls des miliciens africains furent condamnés à des peines de travaux forcés.

Cette compagnie concessionnaire ne fut pas la seule à procéder de la sorte. La M'Poko disparut en fusionnant avec la CFSO (Compagnie Forestière Sangha-Oubangui) en 1911 (cf  Pointe-Noire : bâtiment colonial, CFSO).

 

Le ministre des colonies de l'époque, Raphaël Milliès-Lacroix, décida d'étouffer l'affaire, comme il décida d'enterrer le rapport de la commission Lanessan, issu de la mission d'enquête de Brazza, conjointement avec son collègue des Affaires Etrangères, Stephen Pichon.

 

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Raphaël Milliès-Lacroix, Ministre des Colonies 1906-1909 (© Conseil Général des Landes)

 

Gaston Guibet fut fermement "invité" au silence. Il fallait préserver le prestige colonial de la France, dans le contexte international de dénonciation des crimes commis au Congo belge. Emile Gentil, qui fermait les yeux sur ces pratiques des sociétés concessionnaires, échappa à toute sanction.

Gaston Guibet ne témoigna que 50 ans après les faits, se sentant délivré de l'effroyable secret dans lequel on l'avait enfermé.

 

Sources :

Annuaire Desfossés – Valeurs cotées en banque à la Bourse de Paris - Edition 1910  - Page 717-718

"Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)". Ed. Le passager clandestin - 2014.

Les derniers jours de Brazza, récit de Félicien Challaye, cliquer sur ce lien link

 

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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