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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 18:00

Brazza en personne découvrit lors de sa mission d'enquête au Congo français une prise d'otages en cours.

 

Il s'agissait cette fois de 119 femmes et fillettes, prisonnières dans la région de Fort-Sibut, à Krébedjé (là même où Georges Toqué avait commencé sa carrière coloniale, avant de rejoindre Fort-Crampel, cf Lecture : "Les massacres du Congo" de ToquéL'affaire dramatique "Gaud et Toqué" ).

Détenues depuis la mi-mai 1905, Brazza effectue la sinistre découverte en juillet 1905. Les femmes retenues sont des Mandjias (ou Mandjas) originaires de la Haute-Koumi.

 

congo femme-mbré-mandjia

Femme Mandjia et son enfant - Région des M'Brés (carte postale) 

 

Pour masquer ces exactions, l'arrivée de la mission d'enquête ayant été portée à la connaissance du personnel en poste, les femmes ont été dispersées par l'administrateur Sindoux dans différents villages. Mais un indigène au cours d'un "tam-tam" met Brazza sur la piste (il effectue une danse rampante simulant l'évasion d'un prisonnier).

 

Il prend alors connaissance du journal du poste de Fort-Sibut, où est noté de manière évasive l'arrivée des 119 femmes, avec le détachement du garde principal Constant. Il s'agit en fait d'une mesure de rétorsion prise suite aux graves troubles dans la concession de l'Ouhamé-Nana (on y exploite notamment du caoutchouc). Les rebellions de la population se succèdent et des agents de la concession ont été assassinés. Le garde Constant mène alors une violente répression dans la région.

 

Sans l'arrivée de Brazza, qui déjoua la manoeuvre de dissimulation, ces femmes auraient-elles connu le même sort que leurs semblables de Bangui (cf Rapport Brazza : l'affaire des otages de Bangui) ?

 

congo mobaye-arbre-caoutchouc

Plantation d'arbres à caoutchouc - Oubangui - Congo français vers 1900 (carte postale)    

 

Etrangement, ces faits disparaissent du rapport final de la Commission Lanessan. Les informations envoyées au Ministère par l'inspecteur Hoarau-Desruisseaux et Brazza lui-même sont pourtant sans ambiguïté.

Il écrit ainsi au Ministre des Colonies le 21 août 1905 : 

" [...] Je crois de mon devoir d'appeler votre attention sur la portée que peut prendre cette affaire, parce que le fait dont il s'agit n'est pas isolé. L'enlèvement des femmes dans les villages indigènes a été, au contraire, employé d'une manière courante comme moyen de réquisition des porteurs sur la route de Fort-de-Possel à Fort-Crampel (Gribingui), pour ne parler que de la région que j'ai personnellement visitée.

A l'heure actuelle, dans cette même région, il est encore considéré comme le complément naturel de toute répression. Cela est si vrai, qu'au moment même où l'on venait d'apprendre l'envoi de ma mission au Congo, il arrivait à Fort-Sibu (Krébedjé) 119 femmes provenant d'une répression effectuée dans la Haute-Koumi, à cinq jours de Fort-Sibut.

Tout a été mis en oeuvre lors de mon passage dans cette région pour m'empêcher d'en avoir connaissance. [...] 

C'est précisément le caractère général de ces faits qui m'a déterminé à vous adresser mon câblogramme n°127, du 26 juillet ; c'est ce caractère général qui, à mes yeux, rend difficile et dangereuse la comparaison que mes instructions me prescrivent de faire entre nos procédés et ceux de l'Etat indépendant du Congo.[...] 

Ces réserves, je vous les confirme parce qu'elles n'ont pas été motivées par la constatation d'un fait isolé, mais bien parce qu'au cours de mon voyage, j'ai acquis le sentiment très net que le Département n'a pas été tenu au courant de la situation réelle dans laquelle se trouve les populations indigènes et des procédés employés à leur égard. [...] ".

 


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Femmes Sango - Région de Mobaye (© Bruel - carte postale vers 1900)

 

Le "rapport Brazza" de la Commission Lanessan évoquera toutefois dans le paragraphe "Abus constatés dans la répression des mouvements de rébellion", des exactions commises à l'encontre des populations Bidigris, Mandjas et Sabangos.

Mais elles sont mises sur le compte des indigènes miliciens et tirailleurs réguliers, abusant de leur autorité, faute d'un encadrement suffisant par le personnel européen, en sous-effectif notable. Les miliciens Yakomas sont notamment pointés du doigt par le Capitaine Mangin, pour leur violence envers les populations locales.


La Commission pose comme principe "que, dans aucun cas, les femmes et les enfants ne doivent être rendus responsables des actes de rébellion". Manière discrète de reconnaître que cela a été le cas par le passé...

La Commission conclut "à l'insuffisance des moyens d'administration et de police, cette insuffisance étant due elle-même à l'exiguïté des ressources financières dont ont disposé jusqu'à ce jour les autorités locales".

Bref une situation impossible, sans répression pas d'impôts récoltés, et sans impôts, pas de moyens !

 

Sources :

"Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)". Ed. Le passager clandestin - 2014.

Rapport n° 148 - 21 août 1905 - Savorgnan de Brazza (Anom - Mission 26).


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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 19:00

Une effroyable affaire a été revélée par le rapport Brazza, celle des otages de Bangui. Il s'agit du cas de 58 femmes indigènes et de leurs 10 enfants qui avaient été enfermés dans une "prison" de Bangui, en avril 1904, et dont 45 femmes et 2 enfants sont morts de faim, en cinq semaines.

L'arrestation collective des "otages" avait eu lieu dans la région de Mongoumba. Femmes et enfants avaient dû effectuer cinq jours de marche pour rejoindre Bangui (plus de 100 km à pied).

 

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Poste de Mongoumba - Lobaye - Congo français vers 1900 (© Audema)

 

C'est le docteur Fulconis, aide-major, qui a révélé ces faits. Arrivant à l'improviste à Bangui, il fut logé par l'administrateur, M. Marsault, dans une case dont le sol exhalait une très forte odeur de déjections humaines, qui l'empêcha de dormir. Le lendemain, il entendit des gémissements près des bâtiments de la milice, provenant d'une case fermée au dehors. Il l'ouvrit et découvrit un spectacle horrible.

 

Voici un extrait du témoignage du Dr Fulconis, paru dans la presse, rapporté par le député Gustave Rouanet : 

Des spectres, hâves, décharnés, les yeux brillants de fièvre et de faim, se pressaient là, pêle-mêle, dans l'ordure et dans la nuit. L'un de ces spectres, celui qui poussait les gémissements que le docteur avait entendus, gisait sanglant, sur le sol, où s'agitait faiblement un nouveau-né. Cette femme venait d'accoucher. A côté, une autre était morte depuis quelques heures déjà.

D'autres, dont le souffle n'était plus qu'un râle, serraient dans leurs bras amaigris des créatures émaciées qui luttaient pour la vie, elles aussi, et s'acharnaient à sucer un bout de mamelle tarie. Le docteur courut au plus pressé. Il donna d'abord des soins à la femme qui venait d'accoucher, fit transporter dehors la femme morte, examina les autres et alla trouver le chef de poste pour lui communiquer ses impressions. Ces femmes et les enfants qu'elles avaient avec elles se mouraient de faim. Depuis longtemps, ils devaient être soumis à un régime d'inanition qui avait presque éteint en eux les sources de la vie. Ces femmes et ces enfants avaient été expédiés d'une région située à cinq jours de marche de là par un commis des affaires indigènes nommé Culard, en tournée d'impôt sur un territoire concédé.

 

 

vue bangui-audema-1900

Vue de Bangui - Congo français vers 1900 (carte postale © Audema)

 

A leur arrivée, on les avait enfermés dans le local attenant à la pharmacie, ce qui expliquait à M. Fulconis l'insupportable odeur qui l'incommodait dans la case mise provisoirement à sa disposition. La case où on les avait enfermés mesure exactement 6 mètres sur 4 m. 25 et ne possède pour toute ouverture que la porte d'entrée. On imagine quelle fut la vie de ces êtres humains dans cette pièce, dans l'air vicié et empuanti par leur respiration et leurs déjections.

 

Vingt-cinq décès se produisirent en treize jours. On jetait les cadavres au fleuve et tout était dit… La case où on les enferma ensuite était plus grande, et d'ailleurs les décès permettaient aux survivants de respirer un air moins empoisonné. Cependant, comme nous l'avons dit, le 17 juin, sur 58 femmes et 10 enfants, il ne restait plus que 13 femmes et 8 enfants. S'il a survécu 8 enfants sur 10, dit M. Rouanet, c'est que même quand la mère était morte, l'enfant trouvait auprès des autres femmes de la tendresse et des soins. La ration distribuée était bien faible. Mais les femmes ne mangeaient que lorsque les enfants ne criaient plus la faim.

 

 

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Femmes Bondos de la région de Mongoumba (vers 1924 © BNF)

 

Le docteur Fulconis examina trois femmes qui moururent sous ses yeux. Elles présentaient les symptômes suivants : amaigrissement extraordinaire, dépassant celui de n'importe quelle maladie chronique. Peau vidée, sèche, terreuse. Tissu cellulaire absolument dépourvu de graisse, muscles atrophiés, ventres plats. Plus d'intelligence; plus de faculté de se mouvoir, plus de voix. Pas de trace de sévices et de mauvais traitements. L'état de marasme et de consomption laisse soupçonner que ces individus ont été séquestrés dans un endroit malsain et qu'ils sont morts par suite d'inanition, après avoir survécu relativement longtemps, en prenant de temps en temps quelques aliments. Il ne m'a jamais été demandé de rapports d'autopsie, et les cadavres ont été jetés au fleuve.

 

Le Dr Fulconis fut rappelé à l'ordre par sa hiérarchie, car sous statut militaire, en tant qu'aide-major, il était soumis au devoir de réserve. Mais personne ne nia les faits.

Le Commissaire Général M. Gentil a signalé ces faits à la justicedans l'optique de punir les agents coloniaux "coupables". Cette dernière n'a pas jugé qu'il y avait lieu d'engager des poursuites... Information rapportée en 1905 par l'inspecteur Loisy, membre de la mission Brazza. En juin 1904, une circulaire de Gentil a donné pour consigne à ses agents de ne plus saisir comme otages les femmes des villages n'ayant pas payé l'impôt. Il a prétendu avoir élaboré cette circulaire avant d'avoir eu connaissance des exactions commises à Bangui en avril-mai 1904.

La pratique était hélas fréquente d'après d'autres témoignages (cf Lecture : "Les massacres du Congo" de Toqué) et les instructions écrites les années précédentes par différents administrateurs de la région. Il s'agissait soit de contraindre au paiement de l'impôt, soit de forcer le recrutement d'hommes pour le portage.

Brazza signalera la découverte de ces terribles méfaits par un câblogramme envoyé directement au Ministre des Colonies le 26 juillet 1905.

 

 

Sources : 

Journal Le Temps du 3 octobre 1905 (Numéro 16176). La Mission Brazza et M. Gentil.

"Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)". Ed. Le passager clandestin - 2014.

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