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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 22:00

Sentant qu'il n'était que très modérément soutenu par le pouvoir en place, Brazza avait fait fuiter des informations (cf Rapport Brazza : la fuite volontaire dans la presse... ) afin que ses révélations ne soient pas complètement étouffées. Du moins, pas tout de suite...

Il porte, avec ses enquêteurs, notamment l'inspecteur Hoarau-Desruisseaux, des accusations à l'encontre d'Emile Gentil. On a vu qu'un système implicite a été mis en place (cf Lecture : "Les massacres du Congo" de Toqué ) afin que les informations écrites concernant les exactions commises dans les différentes régions du Congo français, ne remontent pas jusqu'à lui. Elles sont détruites par les fonctionnaires, supérieurs des chefs de poste, implantés eux au plus près du terrain. Il peut donc prétendre ne pas être au courant ! Rien ne peut prouver le contraire...


Le travail d'enquête et de synthèse est donc poursuivi après la mort de Brazza par la Commission Lanessan (cf Rapport Brazza : enfin la publication ! ), toutefois sans pouvoir judiciaire. La presse satyrique ne se prive pas de représenter Brazza menaçant d'outre-tombe Emile Gentil, ce dernier cherchant de l'aide auprès de Clémentel, alors Ministre des Colonies ("Gentil ! Moi, criminel ! ... Mais tout le monde sait que je suis gentil...").

 

gentil-emile-rapport-brazza-conflit

Brazza menaçant d'outre-tombe Gentil (vers 1905 - carte postale MSJ)

 

Les griefs portés à l'encontre du Commissaire Général du gouvernement sont liés d'une part à sa propre action :

- Concours prêté à la Mission Brazza par les autorités locales du Congo français :

Emile Gentil est accusé d'avoir voulu empêcher par différentes manœuvres et des actions de dénigrement le bon déroulement de la mission d'enquête. Bref de mettre des bâtons dans les roues, en bloquant l'accès à certains dossiers, en empêchant le déplacement de l'inspecteur Hoarau-Desruisseaux à Brazzaville, avec des arguments fallacieux (pénurie de logement), dénonçant par ailleurs un dépassement budgétaire imaginaire, et en faisant tout pour dissimuler le camp d'otages de Krébédjé.

La commission conclut que "d'une manière générale, la mission paraît avoir été mise en mesure d'exercer sans entraves le rôle qui lui avait été assigné". Mais elle reconnait tout de même que les motifs avancés par Gentil pour empêcher le déplacement à Brazzaville "étaient erronés".

 

- Exécution sommaire d'un indigène à Fort de Possel en 1899 :

Gentil est accusé d'avoir fait fusiller sur le champ (à l'heure du déjeuner) un indigène qui aurait commis un vol. Pour les uns, c'est un vol de bananes, pour les autres, un vol de fusil. Il s'agirait d'un milicien soussou déserteur. D'après Gentil, il aurait également tué une femme dans un village M'Brous. Les témoignages sont cependant contradictoires... L'exécution sommaire n'est pas contestée, seulement le contexte dans lequel elle s'est déroulée.

La commission conclut "qu'il ne lui est pas possible, vu l'état des renseignements dont elle dispose, de se prononcer sur la matérialité du fait".

 

- Sévices exercés sur un indigène inculpé de vol au Trésor de Brazzaville :

Emile Gentil est accusé d'avoir fait subir "la question" à un indigène employé au Trésor, en lui faisant "administrer la chicotte" (fouet), puis en l'emprisonnant, en dehors de toute procédure judiciaire. Gentil se dit "profondément indigné" par ces accusations. Le boy Mapoko reconnait avoir été emprisonné, mais pas frappé. A t-il subi des pressions ? Toute la hiérarchie administrative et judiciaire soutient Gentil par ses témoignages.

La commission lève toute réserve, après le témoignage favorable de M. de Mérona (procureur de la République), ainsi "il n'y a pas lieu de retenir l'allégation portant sur le fait dont il s'agit".

 

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Emile Gentil en grand habit de Commisaire Général vers 1905 (Nadar © BNF)

 

- Sévices commis sur la personne d'un vieillard à Libreville :

Emile Gentil est accusé de donner le mauvais exemple en faisant subir des brutalités aux indigènes. Ainsi, il aurait donné pour consigne à deux de ses gardes de "frapper tout indigène rencontré sur la route qui n'ôterait pas son chapeau". Deux sénégalais armés de gourdins et de chicottes étaient alors chargés de faire la police de la politesse ! Un vieillard aurait été grièvement blessé sur la route du village de Louis.

Emile Gentil évoque évasivement une querelle entre l'un de ses plantons et un indigène... Planton qui aurait été ensuite sanctionné.

La commission estime en conclusion que "si les habitudes attribuées au commisaire général étaient établies, elles constitueraient une pratique blâmable. M. Gentil en a reconnu les inconvénients en punissant un planton...". On ne peut pas dire que le démenti soit très appuyé, on peut supposer que la pratique était bien réelle.

 

- Sévices commis sur la personne de différents indigènes dans la région du Tchad :

Gentil est accusé d'avoir commis des actes de violence envers des indigènes quand il était commissaire du gouvernement dans le Chari, vers 1899-1900. Sévices et atrocités diverses (indigènes fouettés jusqu'à la mort, femme ligotée, frappée et pendue par les pieds, exécutions sommaires...) sont reprochés par un témoin Gabonais, Ambroise Ogowé, qui se dit lui-même victime de sévices. Il présente une liste précise de victimes, et cite aussi de nombreux témoins, européens, miliciens et indigènes. 

Pour se défendre, Gentil rappelle ses faits d'armes lors de la conquête du Tchad, la mort de Rabah (cf Loango colonial : un sultan contraint à l'exil... ), évoque une mutinerie de miliciens, nie avoir ordonné des punitions corporelles, mais reconnaît avoir donné "une simple correction". Un homme fut condamné à mort pour "abandon de son poste en présence de l'ennemi". Rien que de très "normal" dans le contexte guerrier d'un territoire sous contrôle militaire, pour un officier de la Marine...

 

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Portrait d'Emile Gentil vers 1899 (© BNF - Société de Géographie)


Gentil brandit plusieurs lettres de ses anciens collaborateurs de l'époque (Grodet, Leibell, Robillot...), qui lui rendent hommage et louent sa modération et son humanité. Le discrédit est également jeté sur le témoin Ambroise Ogowé, et sur l'enquêteur Hoarau-Desruisseaux, accusé de ne pas avoir cherché à connaître les antécédents de ses témoins.

En conclusion, "La commission estime que ces faits, recueillis sans contrôle, ne sont pas accompagnés de preuves suffisantes pour qu'ils puissent être retenus".

 

- Renseignements inexacts donnés au ministre :

Le commissaire général est accusé de dissimuler les faits les plus graves commis au Congo français ou de travestir les évènements. La révolte de la région de Ngounié en 1904 est évoquée. Des factoreries ont été pillées et au moins trois agents de la compagnie concessionnaire ont été tués. Des troubles dans la Lobaye (affluent de l'Oubangui) sont aussi à noter. La population se révolte contre l'impôt, le portage forcé et les mauvaises conditions de travail dans les factoreries.

Mais des télégrammes de Gentil envoyés au ministre, évoquant les faits cités ont été retrouvés.

Ainsi "La commission, après avoir constaté ces faits, regrette que l'accusation de ne pas renseigner le ministre, ou de le tromper, ait été portée aussi légèrement contre M. Gentil".

 

En bref, Emile Gentil est entièrement blanchi par la Commission Lanessan des différentes accusations portées contre lui à titre personnel.

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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11 août 2014 1 11 /08 /août /2014 19:00

Il y a une expression populaire qui dit "Cela ne va pas durer 107 ans !". Eh bien si, pour le rapport Brazza, il aura fallu attendre 107 ans pour qu'il soit publié, et donc accessible au grand public. L'équivalent de 4 ou 5 générations...

J'ai eu connaissance de cette publication par hasard, en tombant sur un petit article paru dans Le Monde des Livres (supplément du quotidien) en mars 2014.

 

Le rapport de la "Commission d'enquête du Congo" n'avait été tiré par l'Imprimerie Nationale en 1907 qu'à 10 exemplaires. Avec la mention "Très confidentiel" ! Ce rapport n'avait même pas été porté à la connaissance des parlementaires de l'époque... Il était uniquement destiné aux Ministères.

 

couverture-rapport-brazza-1907

Couverture du "rapport Brazza" imprimé en 1907, numéro 10 (© CAOM)

 

On le croyait complètement disparu... Fort heureusement, un exemplaire a été retrouvé dans le Centre des Archives Nationales d'Outre-Mer, dans un fonds d'archives de l'ancienne AEF. Il s'agit du numéro 10. Au cours du siècle écoulé, il n'avait été consulté que par une poignée de personnes.

 

Après la mort de Brazza en 1905, une commission est nommée pour procéder à la rédaction du rapport. Elle est présidée par Jean-Marie de Lanessan. C'est un député Radical (alors élu de Lyon), ancien Gouverneur Général de l'Indochine et ancien Ministre de la Marine. Il est donc au parfum de la chose coloniale.

 

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De Lanessan (1843-1919), Président de la Commision d'enquête (vers 1900 © Image Félix Potin)

 

A ses côtés, la "Commission Lanessan" est composée en 1905 d'un aréopage de hautes personnalités, toutes liées à la gestion des colonies : 

- Paul Beau, Gouverneur de l'Indochine (1902-1908)

- Louis-Gustave Binger, directeur des Affaires d'Afrique au Ministère des Colonies, ancien Gouverneur de la Côte d'Ivoire (1893-1898).

- Joseph Gallieni, Gouverneur général de Madagascar (1896-1905), général, qui sera fait maréchal à titre posthume après la Première Guerre Mondiale.

- Ernest Roume, Gouverneur général de l'AOF (1902-1908)

- Maurice Meray et Albert Picquié, inspecteurs généraux des colonies

- les secrétaires chargés de la rédaction étaient des membres du ministère des colonies, Albert Duchêne et Joost Vollenhoven (futur gouverneur général de l'AOF en 1917-1918)

 

Ils ont eu pour mission de synthétiser les rapports intermédiaires des membres de la mission d'enquête de Brazza, dont certains sont restés au Congo jusqu'en octobre 1905 pour finaliser leur travail. Il s'agissait notamment des rapports des inspecteurs Charles Hoarau-Desruisseaux, Henri Saurin et François-Xavier Loisy.

Les membres de la commission Lanessan devaient aussi "juger" l'un des leurs, Emile Gentil, suite aux révélations de Brazza (cf Rapport Brazza : la fuite volontaire dans la presse... ) et à différentes plaintes reçues quant à sa gestion de l'AEF. Difficile tâche...

 

 

En dépit des promesses d'Etienne Clémentel, Ministre des Colonies (janvier 1905 - mars 1906), interpellé à la Chambre des députés par Gustave Rouanet (soutenu par Jean Jaurès) et René le Hérissé, le rapport ne fut pas publié.


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Etienne Clémentel (1864-1936), Ministre des Colonies (vers 1900 © Image Félix Potin)

 

Son successeur, Raphaël Milliès-Lacroix, qui excerca dans la durée sa fonction au Ministère des Colonies (1906-1909) au sein du gouvernement Clémenceau, ne donnera pas suite à cette promesse lorsqu'en 1907 le rapport fut achevé.

Au delà du Ministère des Colonies qui préférait évidemment dissimuler les crimes et exactions, c'est le Ministère des Affaires Etrangères qui œuvra pour la non-publication du rapport. Le contexte international était à la dénonciation des crimes commis au Congo belge, et dans le cadre du renouvellement de la convention de Berlin qui avait fixé le partage d'une grande partie de l'Afrique entre nations européennes, vingt ans après la signature (1885), la France espérait secrètement pouvoir mettre la main sur cet immense et riche territoire.

A condition de ne pas être éclaboussée elle-même par un scandale de même nature que celui qui touchait Léopold II !! La décision finale fut donc d'enterrer le rapport...

Après quelques remous politiques en 1906-1907, personne ne parla plus du "rapport Brazza". Seul le journal L'Humanité se posait encore la question en 1909, à quand sa publication ?

 

 

C'est donc chose faite en 2014, grace notamment à l'universitaire Catherine Coquery-Vidrovitch.

Le rapport a été présenté de manière à être accessible aux lecteurs, avec une large préface, de nombreuses annotations et des documents annexes qui permettent de comprendre le contexte historique et politique. C'est bien sûr un peu austère (320 pages)... La couleur rouge brique rend le texte de la couverture peu lisible. Elle a été réhaussée d'un bandeau bleu, plus aguicheur, portant la mention "Le premier secret d'Etat de la Françafrique".

Le seul petit reproche que je ferais, c'est le manque d'illustrations, qui auraient pu aérer le texte de la préface. On ne trouve que quelques cartes, dont la carte des concessions (page 50) qui est de médiocre qualité.


Je recommande bien sûr pour les passionnés d'Histoire la lecture de l'ouvrage, qui est paru aux éditions "Le passager clandestin" sous le titre "Le rapport Brazza - Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)".


Je reparlerai de certains éléments figurant dans ce rapport dans de prochains articles. 

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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