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3 août 2014 7 03 /08 /août /2014 22:00

Avant l'affaire Gaud et Toqué (cf L'affaire dramatique "Gaud et Toqué" ), la presse s'est fait l'écho depuis plusieurs années de massacres d'européens et de révoltes indigènes dans les colonies, sans forcément en expliquer les causes profondes.

La presse illustrée fait ses choux gras avec des représentations tout droit sorties de l'imagination des dessinateurs (qui pour la plupart n'ont jamais mis les pieds au Congo et s'inspirent de quelques photos), mais qui frappent l'opinion publique. Elle révèle une réalité féroce, décrivant le cycle infernal des répressions coloniales et des révoltes des populations locales.

 

massacre-européens-1898-congo

Européens suppliciés par des cannibales (Le Petit Parisien - décembre 1898)

 

Ainsi, chez nos voisins belges, un massacre est commis fin septembre 1898 à Dundu Sana (pas très loin de Mobaye en Oubangui-Chari) :

"Quatre agents de la Société belge pour le commerce au Congo, MM. Bodari, Gyssens, Ceulemans et Kessels tombèrent dans une embuscade à Dundu Sana et furent faits prisonniers par la tribu des Budja, dont la férocité est connue de tous les explorateurs du Congo. Les quatre malheureux furent attachés à des arbres et à des poteaux, horriblement suppliciés, puis dépecés et mangés par les sauvages. On a su les détails de cet horrible massacre par un des soldats qui accompagnaient ces infortunés et qui put prendre la fuite. Une dépêche de M. Fuchs, vice-gouverneur du Congo belge, a confirmé l'horrible récit.

Des soldats ayant été envoyés pour châtier les Budja furent à leur tour faits prisonniers, et l'on suppose qu'ils ont subi le même sort que MM. Bodari, Gyssens, Ceulemans et Kessels. On a pu capturer un des chefs de la tribu des cannibales qui portait à sa ceinture, en guise de trophée, les doigts de l'une de ses victimes.

Le vice-gouverneur du Congo annonce que deux cents hommes, sous le commandement du capitaine Lothaire, ont recu l'ordre de marcher contre la tribu des Budja".

Source : Supplément Illustré du Petit Parisien - n° 516 - 25 décembre 1898.

 

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Meurtre de M. Cazeneuve - Révolte au Congo (Le Petit Parisien - avril 1902)

 

Il en est de même au Congo français, notamment dans les contrées très récemment "conquises", comme la Sangha et la Lobaye, soumises à la pression des sociétés concessionnaires, au portage forcé et bientôt à l'impôt. La factorerie devient le symbole de cette oppression.

La presse fait ainsi le récit du meurtre au Congo de M. Cazeneuve :

"Nos comptatriotes installés au Congo français avaient constaté depuis quelque temps une certaine effervescence chez les tribus anthropophages qui vivent dans les régions les plus sauvages de notre colonie africaine. Cette effervescence s'est transformée en une véritable insurrection. Les révoltés se sont formés en colonnes dévastatrices et en peu de jours - tuant, incendiant, pillant sur leur passage - ont réduit en ruines les factoreries européennes qu'ils rencontraient. Celles des bords de la Sangha dépourvues d'un effectif de miliciens, ont été surtout l'objectif de la horde hurlante des noirs. Ils ont massacré les Européens qui n'avaient pu fuir et mis à sac les entrepôts et les magasins. A Ibekemba, M. Cazeneuve, directeur de la Compagnie française de la Sangha, résolut de vendre chèrement sa vie. Il se défendit avec un courage inouï. L'infortuné fut tué avec ses serviteurs indigènes. Les agresseurs pillèrent pour plus de 150 000 francs de marchandises dans sa factorerie.

A Pembé, la factorerie de M. Fortin, directeur de la Compagnie de l'Afrique française, a été également dévastée. On n'a pas encore de nouvelles du pays qui s'étend en amont de la Sangha, et où d'autres entrepôts commerciaux sont établis et où les traitants français sont nombreux. Des mesures de repression ont été prises par le commissaire-général du gouvernement français au Congo. Déjà, un détachement de milice locale venu d'Ouesso a battu les révoltés à Ibekemba. En outre, des détachements de tirailleurs sont partis de Brazzaville. On croit qu'ils suffiront à châtier les coupables et à mettre fin à la rébellion."

 

Source : Supplément Illustré du Petit Parisien - n° 690 - 27 avril 1902.

NB : C'est M. Albert Grodet (1853-1933) qui avait à cette date la charge de commissaire-général du "Congo français" (ancêtre de l'AEF regroupant Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari et Tchad en cours de conquête militaire).

 

assasinat-de-livry-congo-1903

Au Congo - Assassinat de M. de Livry (Le Petit Parisien - mai 1903)

 

Les révoltes touchent d'autres régions plus au nord comme l'Oubangui. La presse relate en 1903 l'assassinat au Congo de M. de Livry : 

" M. de Livry, agent d'une société du Congo français, a été assassiné par des anthropophages de l'Oubanghi, qui ont ensuite mangé son cadavre. Cette horrible nouvelle a été apportée par une lettre de Brazzaville. Dans les premiers jours de mars, M. Jean de Livry, directeur du Barniembé, s'était rendu en pirogue, avec une femme noire, l'enfant de celle-ci, et deux pagayeurs au village belge d'Imesée ; en retournant à la rive française, il avait embarqué le chef N'Dongo, du village belge de Mikundo. Tout à coup, un des pagayeurs se dressa, une hache à la main, et frappa M. de Livry à la tête. Celui-ci tomba, le crâne fracassé, au fond de la pirogue. Alors, les autres pagayeurs firent chavirer l'embarcation et se sauvèrent à la nage, emportant la femme et l'enfant. Le soir même, le cadavre de M. de Livry fut dévoré par les sauvages assassins. 

La femme, une fois à la rive, se rendit à Beton, un village du Barniembé, où elle raconta d'abord que M. de Livry avait péri par suite d'un accident de pirogue. Mais l'enfant, interrogé à part, se laissa arracher la vérité. La mère dut alors faire le récit du crime dans tous ses effroyables détails."

Source : Supplément Illustré du Petit Parisien - n° 746 - 24 mai 1903.

 

 

ministre-colonies gaud fernand-1905 

Rencontre de Gaud avec le Ministre des Colonies (L'Assiette au Beurre - Mars 1905)

 

Les révoltes concernent aussi le Gabon. Ainsi en 1904, le navire Alcyon équipé de 6 canons participe à la répression, notamment au niveau du village d'Alun, en bombardant les côtes !

On comprend mieux la légende du dessin humoristique représentant la rencontre entre Gaud et le Ministre, faisant allusion à son exécution à la dynamite d'un indigène le 14 juillet 1903 : « Le châtiment. Le ministre, indigné, à Gaud. – Il y a deux façons de tuer les gens, monsieur : à la guerre ou après une sentence de justice. Les tuer autrement, c’est commettre un assassinat (Historique). »


Dans ce contexte fort belliqueux, nombre de colons ne comprennent pas la condamnation de Fernand Gaud et Georges Toqué, jugeant la peine très sévère.

La Société de Géographie de Toulouse relaie par exemple l'opinion d'alors. Il peut s'agir du récit honnête des conditions de vie difficiles dans la colonie, faute d'une administration suffisante : 

" Nous extrayons d'une lettre d'un colon français ce qui suit : « Mais il nous paraît qu'il ne serait peut-être pas sans utilité de demander aux chefs de mission s'ils ont fait porter leurs investigations sur le point de savoir si des faits très graves de pillage, de vols à main armée, de sac de factoreries, de meurtres, ne pourraient pas être relevés à la charge des indigènes, et ne seraient pas restés impunis.

Certes, des faits du caractère de ceux dont il a été question, doivent être réprimées avec sévérité et énergie. Mais serait-ce trop de demander que de provoquer des sanctions effectives contre des chefs de villages qui viennent, la nuit, piller les factoreries, contre des porteurs qui s'enfuient dans la brousse en abandonnant leurs charges après avoir touché le prix du portage, contre les féticheurs qui tentent d'empoisonner le personnel, contre les guides et interprètes qui cherchent à vous égarer et à vous faire tomber dans un guet-apens, simplement dans le but de vous voler, etc…

Tous ces menus « incidents » nous sont personnellement arrivés dans des régions éloignées de plusieurs semaines de tout chef de poste ou administrateur. Les coupables n'ont jamais été punis; nous avons pu être volés, pillés, dévalisés, sans que l'administration s'en soit jamais doutée. Il faut avoir été simple colon, isolé pendant de longs mois dans la brousse sans autre protection que celle - toute morale - d'un caractère bien trempé et d'une énergie à toute épreuve pour pouvoir se rendre compte de la force d'inertie de l'indigène et de son hostilité sourde, patiente, énervante. Nous pensons simplement qu'il ne serait pas inutile de rechercher, avec un soin égal, les coupables noirs aussi bien que les coupables blancs. Nous demandons enfin que l'enquête ne soit pas dirigée exclusivement contre les Européens du Congo."

 

guerriers-boudjas-congo-1907

Guerriers Boudjas du Moyen-Oubangui, vers 1907 (BNF © Sté de Géographie)


Parfois, l'opinion exprimée est beaucoup plus virulente, vitupérant contre les "négrophiles" : 

" On sait que Gaud et Toqué ont été condamné à cinq ans de réclusion. Cette condamnation a stupéfait tous les coloniaux. Les magistrats qui l'ont prononcée sont l'objet de la réprobation publique à Brazzaville. Les blancs de la colonie les ont mis en quarantaine. Un mal colonial est en voie de s'envenimer contre lequel il est tout juste temps de prendre des soins énergiques. L'équivoque créée dans l'opinion distraite par les pseudo-révélations de ces humanitaires qui mangent du blanc pour honorer le nègre, le découragement, le dégoût du métier où une tragi-bouffonne enquête chez la portière entraîne les fonctionnaires coloniaux, sont de sérieuses menaces : il est intolérable qu'elles demeurent sans réponse. Depuis, trois semaines, on sait à quoi s'en tenir sur les commérages posthumes de l'enquête Brazza, que le ministre a été obligé de contre-enquêter. Pourtant, les racontars de boys, le malsain potinage d'office, l'inepte fantaisie d'éperdus négrophiles continuent d'inspirer les seules voix qui parlent au nom des coloniaux." 

Source : Bulletin de la Société de géographie de Toulouse - 1905 (BNF - A24,N1) 

 

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Paquebot "Ville-de-Maranhao" vers 1910 (Compagnie des Chargeurs Réunis)

 

Ceci explique l'accueil réservé aux condamnés lors de leur arrivée près de Bordeaux, le 22 octobre 1905 :

" Les administrateurs coloniaux Gaud et Toqué, condamnés par le tribunal criminel du Congo à cinq ans de réclusion, ramenés en France à bord du paquebot Ville-de-Maranhao ont été débarqués ce matin à Pauillac. Au moment où les prisonniers ont quitté le paquebot pour être remis à quatre agents de la Sûreté, leurs amis qui reviennent du Congo, et parmi lesquels on remarquait des colons et des fonctionnaires, les ont embrassés avec effusion. Toqué paraît très maître de lui. Gaud, par contre, semble déprimé et en moins bon état de santé."

Source : Journal Le Temps du 23 octobre 1905.

 

C'est dans ce contexte très délicat que Savorgnan de Brazza revient "aux affaires", avec la lourde charge d'enquêter sur toutes ces exactions.

A la suite du scandale Gaud et Toqué, révélé par la presse en février 1905, le Gouvernement a en effet décidé de procéder à une enquête approfondie sur la situation globale au Congo français. Le choix de Brazza, auréolé de son prestige d'explorateur du Congo et d’ancien Commissaire général, n'allait pourtant pas de soi. Il était officiellement écarté depuis janvier 1898, et avait pris sa retraite à Alger, mais il semblerait que le Président de la République, Emile Loubet, ait pesé sur ce choix.

 

affaire gaud mission-brazza-1905

Humour (*) : Brazza chargé de faire la lumière sur les scandales du Congo (1905 © BNF)

 

Brazza accepte volontiers, sans doute heureux de revoir la terre qu'il avait tant aimé, animé de la volonté de servir encore une fois son pays, et de tenter de contrer les abus des sociétés concessionnaires dont il avait connaissance. Sa seule condition fut de choisir librement les membres de la mission d'enquête.

Il s’embarque avec ses collaborateurs le 5 avril 1905 à Marseille. En quelques mois, la mission effectue un travail très important, en dépit de l’accueil pour le moins réservé du Commissaire général Emile Gentil et d'une campagne de presse hostile, orchestrée par les milieux coloniaux. Comme chacun sait, Brazza déjà malade embarque fin août, et meurt sur le chemin du retour, à Dakar, le 14 septembre 1905. 

C'est là que commence l'affaire du "rapport Brazza" (cf Rapport Brazza : la fuite volontaire dans la presse... ).

 

 

(*) : remarquez la banderole sur le case, Messieurs Gaud et Toqué, Société de Feux d'Artifice...    

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 20:00

Le procès de Gaud et Toqué s'ouvre à Brazzaville le 21 août 1905. Il débute dans des conditions particulières, le principal accusateur qui avait fait "fuité" les informations dans la presse début 1905, est mort. Il s'agit du Dr Le Maout dédédé de "fièvre bilieuse hématurique" seulement trois jours avant l'ouverture des débats.

 

D'autre part, les autorités de l'époque n'accordent aucun crédit aux témoignages des Noirs, selon des croyances alors fermement établies: " Enfin, il faut critiquer de très près tous les témoignages de Noirs. C'est un fait universellement reconnu que le Noir, surtout le Noir primitif du Congo, n'a aucun sentiment de la vérité: il se rappelle mal; il imagine facilement et se laisse prendre lui-même à ses propres fictions, il ment avec une extrême facilité, non seulement par intérêt, par vanité, par vengeance, mais même sans motif, sans intention; suggestionné par celui qui l'interroge, il lui répond spontanément ce qu'il pense que celui-ci aura plaisir à entendre. Dans ses belles études sur la psychologie des races nègres, le docteur Cureau écrit « Le témoignage du nègre en justice n'offre absolument aucune garantie. » (Revue générale des sciences, 30 juillet 1904)". C'est bien connu, le Blanc n'est lui pas capable de mensonge et de manipulation !

 

Le seul représentant de la presse, Félicien Challaye, membre de la mission Brazza, dresse le portrait des deux accusés :

"Toqué est un très jeune homme, tout petit, maigre, brun, nerveux. Visage mobile, agité de légers tics. Moustache brune, un peu tombante.[...] Il parle très facilement, d'ordinaire avec précision, toujours avec un entrain juvénile. Pressé de s'expliquer, il a peine à laisser l'interlocuteur finir sa phrase, il interrompt souvent « Je proteste, je proteste énergiquement. » Parfois il accompagne ses paroles de gestes agiles, parfois il parle les bras croisés, comme un petit élève bien sage qui passerait un examen."

" Gaud est de taille moyenne, gros, chevelu et barbu, très noir. Le visage est déplaisant et bestial; il justifie le surnom que donnent à Gaud les indigènes du Haut-Chari la "bête de brousse", la "bête sauvage". Gaud parle moins et moins bien que Toqué, bien qu'il y mette plus de prétention. Il hésite plus souvent avant de répondre. Il est d'ailleurs très fatigué en ce moment, a le teint plombé, tousse, garde son mouchoir sur la bouche. Parfois, il allègue son état de maladie pour ne pas répondre : « Je ne suis pas en état de discuter » répète t-il".

 

fort-crampel-corvée-impot-1904

Impôt payé en ivoire et caoutchouc, Fort-Crampel, 1904 (photos Gaud, L'Illustration Février 1905)

 

Le journaliste reconnaît : "Voilà des administrateurs dont le métier est d'arracher à de malheureuses populations des impôts, et surtout des porteurs, leur devoir professionnel les oblige à exercer sur les indigènes la plus dure contrainte, la plus grande partie de leur temps se passe à exiger des porteurs par la force, à réprimer par la force des soulèvements".

[...] Les crimes et délits poursuivis ont été commis en 1903 à Fort-Crampel, ils sont longtemps restés ignorés de la justice. Aucune autorité ne les dénonce. Mais des passagers descendus du Haut-Chari les rapportent dans des conversations particulières". 

[...] Toqué résume d'un mot la situation du Haut-Chari jusqu'en 1903: « Ç'a été le massacre général, pour faire marcher le service. »

 

Toqué est inculpé à titre individuel de complicité d'homicide volontaire avec préméditation, commis par des gardes régionaux, agissant par ordre et donc non poursuivis, sur la personne d'un dénommé Pikamandji. Exécution dont sa hiérarchie préférait ne pas avoir officiellement connaissance (Lecture : "Les massacres du Congo" de Toqué ).

 

Toqué ne nie pas le fait qui lui est reproché : "On était alors en état de guerre. Pikamandji avait déserté, il prêchait la révolte. Son exécution était indispensable pour empêcher les autres gardes régionaux de déserter et pour éviter la révolte de tout le pays". Il avait alors le droit d'exercer la peine de mort, en tant que Commandant de cercle...

 

Par contre, il nie farouchement son implication dans la mort de Moussa Kandji (chef indigène exécuté à coups de baïonnette par des gardes régionaux) et de l'indigène Ndagara, pris en flagrant délit de vol de cartouches sur la route de portage, mort noyé dans les chutes de la Ouana (rivière Nana), dans des conditions troubles (accident ou exécution ?). Toqué soupçonne dans ses mémoires le milicien Yambissi d'avoir poussé à l'eau N'Dagara...

Sur le registre de Fort-Crampel, il est noté : "Le chef Ndagara, «décédé en prison le 23 novembre». Or, il est mort aux chutes le 22. Toqué répond qu'ayant écrit cette note longtemps après, il s'est trompé de date. Et on avait l'habitude, toutes les fois que les prisonniers mouraient, même en cours de route, d'ajouter la mention « Mort en prison» ". Voilà un moyen simple de ne pas s'encombrer de détails inutiles...

 

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Sabangas à Fort-Crampel, Haut-Chari, Congo français (carte postale vers 1900 © Georges Bruel)

 

C'est au tour de Gaud d'être mis en accusation à titre individuel pour divers crimes et délits : 

- d'avoir jeté une femme Mandjia inconnue dans la rivière Gribingui, échappant de justesse à la noyade.

- d'avoir porté des coups sur la magasinier Zinguéré.

d'avoir porté des coups sur le clairon Coroné, lui brisant des dents, parce qu'il jouait faux.

- d'avoit attaché le menuisier John William à la barre de justice, sans motif avéré.

- d'avoir fait évanouir un boy inconnu, en lui déchargeant son révolver près de l'oreille.

- d'avoir fait boire du bouillon de tête de mort au boy Soumba, cause, on l'imagine sans peine, "d'émotion violente" (cf L'affaire dramatique "Gaud et Toqué" ).

Les faits sont rapportés par son collègue M. Chamarande et par des gardes régionaux. Fernand Gaud semblait beaucoup "s'amuser" avec les indigènes, abusant avec violence de son autorité...

 

L'accusé se défend : "Gaud reconnaît avoir donné des gifles, mais nie avoir exercé aucune violence grave. [...] Gaud raconte qu'il lui est arrivé souvent de préparer des têtes de nègres pour collections, ainsi il a préparé la tête du chef Doumba, que M. Chamarande avait fait couper dans son tombeau" (sic). [...] Gaud n'ayant pas de potasse, plongeait les têtes de mort dans un bain d'eau et de cendres. Jamais un boy n'aurait pu croire que ce mélange d'eau et de cendres était du bouillon. Le fait est donc invraisemblable. D'ailleurs, si plusieurs témoins ont entendu raconter le fait, personne ne prétend l'avoir vu".

Faute de témoin direct, en dehors du boy Soumba (témoignage d'indigène décrédibilisé d'office...), l'épouvantable épisode du "bouillon de tête de mort", relaté par la presse début 1905, ne peut pas être prouvé. Les pratiques morbides de Gaud sont tout de même effarantes et dénuées de respect pour les populations locales, très attachées au respect des morts ("Un des hommes de Doumba, écrit M. Chamarande, pleurait à chaudes larmes pendant la profanation du corps de son maître").

 

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Itinéraire des caravanes de Fort-Sibut à Fort-Crampel (© Pierre Mollion)

 

 

Sont abordées ensuite les accusations concernant les deux hommes : 

- Exécution du chef Yorouba Djéouendi, qui s'opposait aux chefs Mandjias, favorables à une "pacification" avec les colonisateurs. Après une condamnation à mort par les chefs Mandjias, il est fusillé par des gardes régionaux.

- Enfermement d'indigènes dans un silo (où on faisait pousser auparavant du mil). Gaud est accusé de violences et voies de fait, et Toqué de complicité. Ils nient avoir privé d'eau et de nourriture les indigènes. Gaud nie avoir frappé un indigène qui se cramponnait au couvercle pour ne pas entrer dans le silo. Il nie aussi avoir uriné sur les prisonniers... Toqué affirme avoir mis fin à cet enfermement, dès que le Dr Le Maout lui a signifié le danger que représentait le silo pour la santé des prisonniers. L'accusation n'a pas retenu le fait que plusieurs indigènes seraient morts dans le silo.

- Exécution à la dynamite de l'ancien guide Pakpa. Gaud est accusé d'homicide volontaire et Toqué de complicité, pour avoir donné l'ordre d'exécution (cf L'affaire dramatique "Gaud et Toqué" ).

 

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"Education : Tas de brutes ! On ne peut rien vous faire entrer dans la tête" (©L'Assiette au Beurre)

 

Gaud reconnait sans sourciller l'exécution à la dynamite (utilisée d'ordinaire pour pêcher le poisson) et "fait le récit de son crime avec un calme stupéfiant". La version de la cartouche de dynamite attachée autour du cou est retenue (et pas celle de l'explosif enfoncé dans l'anus...). Toqué nie farouchement toute complicité, il a simplement donné l'ordre de fusiller le traitre Pakpa (à l'origine d'un guet-apens occasionnant plusieurs morts et blessés), dès le 9 mai 1903, et désapprouve le procéde employé le 14 juillet 1903 par son subordonné, alors qu'il était en état de faiblesse. Il n'a pas participé à l'exécution, ne tenant même pas debout.

Gaud explique alors qu'il a fait constaté autour de lui la singularité de cette mort mystérieuse : "Ni trace de coup de fusil, ni trace de coup de sagaie : c’est par une sorte de miracle qu’est mort celui qui n’avait pas voulu faire amitié avec les Blancs."

D'après Gaud, il n'y aurait eu qu'un seul témoin à l'exécution, le garde régional Matifara. Toqué évoque dans ses mémoires la présence d'un certain Kermarec.

Toujours d'après Toqué, c'est le Dr Le Maout qui aurait soudoyé Matifara pour colporter tout un tas d'histoires malveillantes : "Ah, il en eut pour son argent, grâce aux soins de Matifara qu'on trouvait partout où il y avait cent sous à gagner. Voilà comment naquirent les fables de femmes noyées, grillées, du silo-tombeau, de vingt autres histoires percées à jour depuis". 

La source d'information du Docteur est aussi révélée : "Le Maout avait brouillé Gaud avec Kermarec et obtenu de celui-ci tous les détails de l'affaire Pakpa".

 

Les deux hommes sont condamnés à cinq ans de réclusion. Ils quittent la prison de Brazzaville (où Toqué a cotoyé le Sultan Niébé ; cf Loango colonial : un sultan contraint à l'exil... ) et prennent le bateau pour Bordeaux, où ils arrivent le 22 octobre 1905, et sont emprisonnés provisoirement au fort du Hâ.

Le 16 novembre 1905, les deux hommes sont transférés à la prison centrale de Thouars (Deux-Sèvres) pour purger leur peine. Le régime carcéral est alors très dur et Toqué demande secours au Ministre des Colonies. Il est transféré à la maison centrale de Melun le 15 août 1906.

 

Cette condamnation soulève l'indignation dans le milieu colonial. Les colons considèrent qu'ils sont eux aussi victimes d'exactions de la part des indigènes, restés impunis (cf Le contexte du procès de l'affaire "Gaud et Toqué" ). Il est vrai que le cercle infernal des révoltes, notamment contre l'impôt et le portage, ou tout simplement contre la colonisation, et des répressions militaires qui s'en suivent est enclenché depuis plusieurs années.

C'est dans ce contexte de révélations et de scandales que le Gouvernement est contraint de faire appel à Savorgnan de Brazza pour mener l'enquête au Congo français, l'affaire Gaud-Toqué n'étant pas la seule à émerger à cette période.

 

La peine des deux administrateurs coloniaux est ensuite ramenée à deux ans d'emprisonnement par une commission de révision. C'est peu après sa libération que Georges Toqué publie son livre (cf Lecture : "Les massacres du Congo" de Toqué), pour donner sa version des faits et se dédouaner. Le sujet étant passé de mode en cette fin 1907, son livre n'a pas beaucoup d'écho et sombra dans l'oubli. Il constitue pourtant un intéressant témoignage de cette sinistre époque, avec un narrateur non dénué de talent.

 

 

 

Sources :

"Les massacres du Congo" - Georges Toqué - La Librairie Mondiale 1907 - Réédition L'Harmattan 1996.

Magazine L'illustration n°3235 du 25 février 1905.

L'Assiette au Beurre N°206 - Mars 1905.

Journal "Le Temps" du 23 septembre 1905 - L'Affaire Gaud-Toqué (De notre correspondant auprès de la mission Brazza) - Félicien Challaye. 

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