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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 21:00

L'auteur de "Batouala" a été oublié pendant plusieurs décennies. Il s'agit de René Maran, écrivain d'origine Guyanaise, né en Martinique en 1887 (plus précisément dans le bateau qui conduisait ses parents vers l'île des Antilles françaises).

Il devient administrateur colonial en Oubangui-Chari en 1912. Son père, fonctionnaire lui aussi, est en poste au Gabon.

 

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René Maran (1887-1960), portrait étant jeune homme (http://www.blada.com)

 

L'homme se retrouve alors dans la difficile position du Noir devant faire appliquer les règles coloniales auprès de la population locale. Son apparence physique le rapproche des indigènes d'Oubangui-Chari, sa langue et sa culture sont bien sûr celles d'un jeune homme français bien éduqué.

Il fait même partie d'une certaine élite, après des études au lycée Michel de Montaigne à Bordeaux (il y est escrimeur et joueur de rugby), puis des études supérieures à Paris. Pourtant, l'homme porta un regard bienveillant sur les indigènes et son approche ne fut pas aveuglée par l'écart considérable entre leurs modes de vie.

 

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Palabre près d'un village entre Bandas et Colons vers 1910 (carte postale © LR)

 

Son roman rompt les codes, tout d'abord parce que les personnages principaux sont des Africains, chose très rare dans la littérature de cette époque (et des siècles précédents !).

Batouala est le chef d'un village Bandas. Il mène une vie traditionnelle, rustique et harmonieuse, mais depuis peu fortement perturbée par l'arrivée des Blancs et de leurs miliciens. Sur fond de colonisation, une rivalité amoureuse prend forme entre lui et un jeune et beau guerrier, Bissibi'ngui, dont l'objet est sa seconde épouse, Yassigui'ndja.


Ce qui choqua lors de la parution du roman, c'est que l'écrivain ne portait aucun jugement de valeur quant aux mœurs des indigènes. Il se contentait d'une peinture naturaliste et précise des us et coutumes qu'il avait observés, faisant fi de toute réserve ou pudeur. Dans la préface, l'auteur met en exergue sa volonté d'objectivité. Aucune réflexion personnelle, encore moins une proclamation de la "supériorité" de la civilisation européenne, pilier du discours colonial depuis le début de la IIIème République.

 

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Jeune femme Banda et son enfant, Haut-Oubangui vers 1910 (carte postale © LR)

 

Il eut donc sur le dos à la fois les Blancs de métropole, pour son angle de vue et sa critique de la colonisation, pourtant bien modérée dans le roman lui-même, et parfois certains Noirs "civilisés" froissés que l'on puisse faire des "héros" de roman de ces "sauvages". D'autres Noirs des "vieilles colonies" (notamment des Antilles) s'élevèrent contre les propos outranciers des journalistes au sujet de l'ouvrage.

 

Les critiques littéraires et la presse de l'époque sont en effet terribles : " L'auteur - un Noir - a jugé bon de présenter au public quelques poignées de nègres dont on ne peut penser autre chose que ce qu'en écrit notre spirituel et mordant critique : c'est qu'ils sont de véritables animaux ayant emprunté aux hommes leurs vices les plus dégradants." (sic) [...] Et, ceci dit, il nous est particulièrement agréable de donner un fragment de la protestation de ces hommes éminemment distingués de la Martinique, dont on peut s'étonner seulement qu'ils aient pu reconnaître Batouala comme un des leurs." (resic).

On préfère alors le paternalisme colonial et l'image d'Epinal : " La faute en est à M. Maran, car cet étrange apôtre de la cause nègre a une façon si bizarre d'intéresser aux êtres de sa race, que les gens de la Métropole, qui aimaient tendrement les bons et doux noirs, au parler zézayant, à l'âme enfantine, qui furent des héros pendant la guerre, se demandent avec stupeur pourquoi l'auteur, voulant les défendre, n'a peint dans son livre que des brutes."

 

Source : Yvonne Sacey - Une protestation à propos des Noirs - Les Annales Politiques et Littéraires - Editeur Aldophe Brisson - 2 avril 1922 - n° 2023.

 

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Chasseurs Banda en Haut-Oubangui vers 1910 (carte postale © LR)

 

Avec un recul de plus de 90 ans, l'ouvrage représente un témoignage ethnologique de première main sur les mœurs de cette population de Centrafrique au début du XXème siècle. La richesse et l'acuité de l'écriture rendent très vivants le récit du comportement des hommes et la description de leur environnement naturel.

Les sentiments et comportements humains relatés, faits de violence, de lâcheté et de rivalité, sont eux universels. L'auteur ne fait pas preuve dans son récit de manichéisme et dresse aussi le portrait des travers de ces tribus.

 

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Couverture du Prix Goncourt en 1921 (Editeur Albin Michel)

 

 C'est le premier Prix Goncourt attribué à un écrivain Noir. Mais la publication du "véritable roman nègre" (sous titre de l'ouvrage) n'est pas sans conséquence personnelle pour l'auteur. Après une violente campagne de presse, l'administration coloniale le pousse à démissionner et la diffusion de son livre est interdite en Afrique !

Encore plus que le récit, c'est la préface qui fit scandale en 1921. René Maran y dénonce certains excès du colonialisme, la famine qui est masquée par les autorités, les mensonges du discours colonial officiel, la civilisation forcée (avec le cinglant "Tu bâtis ton royaume sur des cadavres"), l'alcoolisme et le carriérisme de certains colons qui conduit à de nombreux abus, dont les populations Noires sont victimes. Ce qui fut dénoncé en son temps par Savorgnan de Brazza.

 

Des Bandas d'Oubangui-Chari participèrent quelques années après cette publication, de gré ou de force, à la construction du Chemin de Fer Congo-Océan. L'auteur note en 1937 que suite à la parution de Batouala, une mission d'inspection fut envoyée au Tchad en janvier 1922 : "Elle aurait dû enquêter, c'était même son plus élémentaire devoir, sur les faits que j'avais signalés. Le contraire se produisit. Ordre fut donné de porter ses recherches ailleurs." Si les signaux d'alarme tirés par quelques uns avaient été entendus, le drame de la construction du Congo-Océan, et ses milliers de morts, aurait-il pu être évité ?

René Maran fit un constat amer et lucide "Dix-sept ans ont passé depuis que j'ai écrit cette préface. Elle m'a valu bien des injures. Je ne les regrette point. Je leur dois d'avoir appris qu'il faut avoir un singulier courage pour dire simplement ce qui est". C'est toujours d'actualité !

 

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Portrait de René Maran en 1930 (© BNF - Agence de Presse Meurisse)

 

René Maran a été considéré par la suite comme un précurseur du mouvement littéraire et politique de la "négritude". Ses enfants de plume, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), Aimé Césaire (1913-2008) et Léon-Gontran Damas (1912-1978) le citeront comme référence.

Pourtant, l'auteur ne se reconnait pas forcément dans ce mouvement anticolonial et craint à travers le courant de la "négritude", l'émergence d'une autre forme de "racisme". René Maran écrit alors : "Il n'y a ni Bandas, ni Mandjias, ni Blancs, ni Nègres ; - il n'y a que des hommes - et tous les hommes sont frères". Idéal confraternel toujours difficile à atteindre...

Proche de Félix Eboué, avec lequel il partagea les bancs du même lycée, René Maran en publia une biographie à la fin de sa vie. Il est également l'auteur de nombreux poèmes et de livres où les animaux d'Afrique sont très présents.

 

Je vous recommande la lecture de cet ouvrage, réédité en livre de poche et mis depuis peu au programme des classes de lycée. Il complète agréablement, pour une connaissance de l'Afrique Centrale à l'époque coloniale, dans un style et une approche complètement différents, la lecture de Gide (cf "Voyage au Congo"... saine lecture ), Londres (cf Lecture : "Terre d'ébène" et Pointe-Noire ) ou Conrad (cf  Lecture : "Au coeur des ténèbres" ).

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 20:00

Le quatrième cliché est plus personnel. On retrouve la maison du "contre-maître" (je le nomme ainsi faute d'information plus précise, aucune date, ni nom, au verso des photos).

Les premiers colons habitent dans des maisons sur pilotis, fabriquées avec les matériaux locaux. L'ossature et les murs sont en bois, les volets de l'auvent sont en bambous. Le toit semble être en tôles. A l'arrière plan, on remarque une autre petite habitation, je présume cette fois pour les autotochnes, avec une couverture végétale.

 

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Maison coloniale des environs de Pointe-Noire vers 1928 (© Marichelle - Loango)    

 

A l'époque, Pointe-Noire n'est qu'un semis de constructions éparses, quadrillé de rues en terre. Seuls quelques bâtiments administratifs construits en "dur" commencent à voir le jour dans le quartier du port et dans celui de la future gare.

Sur le cliché, je pense reconnaître la femme qui posait (cf Pointe-Noire coloniale : travaux d'adduction d'eau ) sur le chantier. Un enfant Noir est assis à ses pieds. Il porte un tablier, est-ce un marmiton ?

 

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Colons et leurs employés vers 1928 (© Marichelle - Loango) 

 

Pour les deux hommes Blancs, impossible de les rapprocher de ceux aperçus dans les travaux. Ils portent la tenue coloniale blanche, nœud papillon, veste, casque sur les genoux et petite moustache pour le plus âgé qui est assis, tenue plus décontractée, chemise sans manche, pour le plus jeune qui est debout. Tout à gauche, un chien roupille, la tête entre les pattes !

Pour les adultes Noirs figurant sur la photo, l'homme assis à gauche est habillé élégamment, costume, cravate, chaussures fermées. Il porte un parapluie et tient quelque chose sur lui. Visiblement un "évolué", selon le langage usité à l'époque. Un notable local ?

Les trois autres Noirs, debout, sont sans doute les employés de la maison. Celui du milieu porte un pagne, les deux autres sont habillés à l'européenne. Les plus vigilants auront aussi remarqué le jeune Noir assis sur le bord de la fenêtre de la maison, tout à droite du cliché (vue large).

 

 

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Emplacement du réservoir (extrait Plan de Pointe-Noire en 1931 © Vennetier)

 

 

Pour l'adduction d'eau dans la ville, on implante un réservoir dans le quartier européen, grosso modo à mi-chemin entre la gare et le phare.

Il est construit sur un point légèrement plus élevé par rapport au reste du quartier Djindji, à la lisière de la zone marécageuse Tchikoba.

 

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Vue aérienne de Pointe-Noire vers 1950  - Le réservoir (carte postale)

 

On voit également ce réservoir, complètement à droite, sur le cliché ci-dessous. De forme cylindrique, coiffé d'un dôme, on ne peut pas louper ce singulier château d'eau.

 

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Quartier Djindji, avenue du Port en 1946 (© CAOM)

 

La population locale n'est pas oubliée. Un point d'eau est ensuite implanté à l'entrée du "village africain", sur la place dénommée alors Savorgnan de Brazza.

On l'aperçoit sur cette vue aérienne, au centre de l'esplanade, alors peu fréquentée par les véhicules à moteur.

 

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Vue aérienne de la Place Savorgnan de Brazza (extrait carte postale vers 1950)

 

Il s'agit d'une belle fontaine, de facture moderne, avec 3 marches et des plots en béton pour la protéger. Les quatre faces de la colonne striée délivrent le précieux liquide, que les Congolais viennent chercher avec des récipients de toute sorte. 

 

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Fontaine publique du village Africain - Pointe-Noire 1934 (© AEF - Ag. Economique)

 

Cette fontaine a dû être détruite (dans les années 1970 ?). Je n'ai aucun souvenir de l'avoir vu sur la place Lumumba, où un rond-point est né à son emplacement.

 

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Publié par Fabrice Moustic - dans Pointe-Noire
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