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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 21:00

Albert Londres pénètre dans le pays accompagné de 27 porteurs Loangos, encadrés par un tirailleur. Après 77 kilomètres de wagon à bestiaux, parcourus sur la partie de la voie ferrée déjà construite, il arrive sur le chantier et s'enfonce dans le Mayombe.

 

Quelques très rares photographies montrent les campements des ouvriers du chantier CFCO (Source : Gallica - BNF). Celles-ci sont datées de 1924 au début du chantier, avant d'attaquer la difficile traversée du massif forestier. Les années suivantes entre 1925 et 1928 se révéleront les plus meurtrières (cf Le petit cimetière : le carré Chinois... CFCO !).

 

campement Sara-cfco

           Campement de travailleurs Sara sur le chantier du CFCO dans le Mayombe (1924 © BNF)

 

Comme le décrit le journaliste, les hommes Sara ont une petite houppe sur le sommet de la tête. On le voit nettement ci-dessous ; l'homme fume la pipe.

 

couple-Sara-cfco

Ménage d'un travailleur Sara dans le Mayombe (1924 © BNF)

 

Londres parle du sort réservé aux Saras, peuple provenant de l'Oubangui-Chari (sud du Tchad, Centrafrique) : "Le gardien n'avait pas le droit de leur donner à manger, le règlement de marche n'ayant pas prévu que les travailleurs dussent avoir faim à cette étape. "Faim ! Faim !" ce mot tragique montait tout le long de la route. En quittant Brazzaville, chaque homme avait bien touché dix francs. Avec ces dix francs l'administration estimait qu'il pouvait marcher des jours sans avoir faim ! Pauvres Saras ! A la sortie de la capitale, un avisé marchand leur avait échangé le billet contre un peigne de fer ! Savaient-ils, eux qui ne savaient rien, qu'ils ne seraient pas nourris le lendemain ? Or le nègre ne mange pas encore le fer ! Aussi était-ce un surprenant spectacle. Sur dix kilomètres, le convoi n'était plus qu'un long serpent blessé, perdant ses anneaux, Bayas écroulés, Zindès se traînant sur un pied, et capitas les rameutant à la chicotte."

La chicotte est un fouet constitué de lanières de cuir en peau d'hippopotame. La punition avec ce type de fouet était coutumière en Afrique, mais les Européens ne se privèrent pas non plus d'en faire usage.

 

chantier CFCO-2

Chantier du CFCO

 

Sur la zone de travail, ce n'est pas mieux pour les Saras : " Sur dix, six ou sept étaient bien ; on voyait le squelette des autres. Un désordre génial marquait ce premier chantier. On n'entendait que crier. Un italien, plus malade que les nègres, hurlait : " Salauds !  Cochons !" Les capitas répétaient les insultes comme un écho. Deux Saras ayant posé le baril de ciment, un capita les calotta. Ils reprirent la charge. Cent mètres plus loin, ils la reposèrent, un second capita les recalotta. De calotte en calotte, le ciment atteignit le kilomètre 80."

Les barils de ciment pesaient 103 kilos. On comprend la difficulté de la tâche...

Le journaliste poursuit : " Ils sont de très grands gaillards (ce qui fait un squelette beaucoup plus impressionnant). La désolation de leur état me parut sans nom. Ils se traînent le long de la voie comme des fantômes nostalgiques. Les cris, les calottes ne les raniment pas."


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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 11:00

Après son étape à Pointe-Noire, Albert Londres poursuit son périple vers l'intérieur du Congo. Contrairement à André Gide qui avait seulement recueilli informations et témoignages sur le CFCO, notamment sur les conditions de recrutement des ouvriers indigènes et le transport des recrues venues de l'Oubangui-Chari, le journaliste se rend sur les lieux mêmes du chantier du CFCO. C'est la dénonciation des terribles conditions de travail, de la forte mortalité, de la mauvaise gestion du chantier (et de l'AEF en général...) qui rendra célèbre son livre. Il plante le décor en quelques mots : "Aujourd'hui il faut parler. La France a le droit de savoir. Un drame se joue ici. Il a pour titre Congo-Océan." Cela lui valut des attaques violentes. Il fut traiter de tous les noms par la presse coloniale.


Mais Londres ne remet pas en cause la bonne volonté du Gouverneur Antonetti, succédant à Victor Augagneur. Il dénonce la mise en oeuvre d'un chantier sans organisation et sans moyens, avec force métaphore : "L'Afrique-Equatoriale française est comme une maison dépourvue de tout, qui n'aurait que ses murs et rien à l'intérieur, ni mobilier, ni eau, ni gaz, quelques vieilles chaises cassées seulement". Pas de bateaux pour amener la main d'oeuvre jusqu'à Brazzaville, pas de route pour atteindre le chantier, des camions devenus inutiles, pas de dépôt de vivres pour nourrir les ouvriers, pas de couvertures pour couvrir les hommes nus, victimes alors de bronchites. Le contrat passé avec la Société de Construction des Batignolles prévoyait de lui fournir 8 mille hommes. Comme le souligne l'écrivain avec humour, le nom des Batignolles résonna alors au coeur de l'Afrique : "Du Congo à la Sanga, de la Sanga au Chari on se serait cru entre la Place Clichy et la place Villiers : on n'entendait plus parler que des Batignolles. [...] le nom si parisien tomba et rebondit."


Les pertes humaines commencent dès le transport fluvial des recrutés. Entassés par centaines sur des bateaux conçus pour le transport de marchandises, les Noirs glissent du toit rond des chalands, sont fauchés par les branches au bord des cours d'eau, tombent à l'eau et se noient. Pendant 15 à 20 jours, ils subissent la chaleur étouffante de l'intérieur de l'embarcation, le soleil et la pluie à l'extérieur, la brûlure des escarbilles échappées de la machine à vapeur.


chantier CFCO-1

Chantier du CFCO dans le Mayombe


Débarqués sur les berges du fleuve Congo à Brazzaville, aucun camp n'est prévu pour abriter les ouvriers. C'est ensuite environ 30 jours de marche pour rejoindre Pointe-Noire, extrémité de la "machine". Les vivres font souvent défaut le long du parcours. Sur 300 recrues, il en arrive bien souvent que 200 au bout du périple.

 

Une fois arrivés sur le chantier, les ouvriers ne sont pas mieux lotis. "J'ai vu construire des chemins de fer; on rencontrait du matériel sur les chantiers. Ici, que du nègre ! Le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l'explosif aussi ?". Le journaliste parle de "moteur à bananes" et d'autres de "moteur à manioc", autrement dit d'une main d'oeuvre locale qui remplace le matériel et dont on ne se soucie guère... Le climat de la cruelle forêt du Mayombe fait le reste. "Epuisés, maltraités par les capitas, loin de toute surveillance européenne [...], blessés, amaigris, désolés, les nègres mouraient en masse". En quelques mois, les effectifs passent de 8 000 à 1 700 hommes. Albert Londres note cyniquement "C'était la grande fonte des nègres !".


riviere-Komba-cfco

Repérages pour traverser la rivière Komba

 

Il faut alors recruter de nouveau. Mais la région est peu peuplée. Les hommes fuient aussi le Blanc venu les chercher pour le chemin de fer, car "aller  à la machine, c'est courir à la mort". Le cercle infernal des "punitions" des villages, des représailles et des captures par les tirailleurs est enclenché. Certains fuient dans les pays voisins (Tchad, Congo belge, Angola). Un chef Noir préféra se suicider plutôt que de recruter dans sa zone pour la "machine".

 

tirailleur-congolais

Tirailleur "congolais"

 

Le journaliste relate les propos attribués au Gouverneur Général Antonetti : "Il faut accepter le sacrifice de six à huit mille hommes, ou renoncer au chemin de fer". Le chiffre fut malheureusement largement dépassé.


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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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