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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 15:00

Albert Londres croise quelques Européens, un Italien "maigre, malade, à qui il manquait deux doigts à la main droite", un Français "malade, maigre, à qui il manquait un doigt à la main gauche et deux à la droite" et un Anglais "qui n'avait pas l'air d'être malade" et qui était "coupeur de bois pour le compte des Batignolles".

Le journaliste passe la nuit dans la case d'un autre Blanc, dans une ambiance sinistre. Interrogeant son compagnon d'un soir, il se voit vertement répondre "Je suis malade, les nègres sont malades, le chemin de fer est malade, le bon Dieu, s'il venait sur les chantiers, serait malade !". Bref, les Européens, sur le plan sanitaire, ne sont guère mieux lotis que les Africains. Il rencontre des Blancs épuisés : "Aucun n'avait pu me parler longtemps, on aurait dit que le souffler leur manquait. A mes demandes, ils répondaient par un geste las. Ils étaient des hommes à bout de résistance. La forêt tropicale les avait minés."

Albert Londres s'enfonce le lendemain dans la forêt. Il lui faudra 3 jours à raison de 25 km pour en sortir. L'explorateur se déplace en "tipoye" grâce à ses porteurs Loangos ou à pied, quand le relief et le caractère instable et glissant du terrain ne le permettent pas. Il note "les porteurs changent souvent le brancard d'épaule. Ils le mettent aussi sur leur tête". Constatant que l'un de ses Loangos à l'épaule entamée, il effectue un changement de porteurs, au grand dam et contre l'autorité de son tirailleur.


      tipoye-loangos

Colon dans un tipoye avec quatre porteurs Loangos (Congo Français)

 

Albert Londres arrive au "sentier de fer" : "Là, trois cent nègres des Batignolles frappaient des rochers à coups de marteau. C'était la grande hurle. Des capitas transmettaient des ordres idiots avec fureur [...]. Les capitas et les miliciens tapaient sur les Saras à tour de bras. Et les Saras, comme par réflexe, tapaient alors sur les rochers !".

Après avoir gravi "la montagne de savon" (parce que très glissante), une scène similaire se déroule de l'autre côté, à deux kilomètres avant M'vouti : "La forêt parlait de nouveau. Deux cents nègres, sur le sentier même, étaient accroupis le long d'un gros arbre abattu. C'était une pile de pont. Ni cordes, ni courroies, les mains des nègres seulement pour tout matériel. La pile n'avançait pas. [...] Un milicien [...] cinglait les dos courbés. Les dos ne bronchaient pas. [...] L'arbre ne faisait pas un mètre. Le milicien tapait plus fort." Pas un seul Blanc pour encadrer les capitas et miliciens... Devant cet échec, les coups s'amplifient : "Les capitas se ruèrent sur les hommes nus. Ils les frappèrent avec les pieds, avec les poings. Aucun ne protestait. Sous la douleur, l'un se redressa cependant, et prit sa hanche dans sa main. [...] Alors quatre Noirs quittèrent la pile et vinrent vers moi, me montrant des doigts écrasés. Deux autres avaient la figure ensanglantée par la chicotte. Un septième une blessure au coup."

Albert Londres eu la bonne idée d'intervenir, faisant preuve d'humanité et quittant son rôle d'observateur, pour mettre fin à ce terrible spectacle : "Je fis arrêter le travail du seul fait que j'étais blanc. Et je signai sept bons pour l'hôpital, du moins ce que l'on appelle ainsi, comme si j'avais été médecin !".

Il faudra ainsi beaucoup de morts et de souffrances pour construire les très nombreux ouvrages d'art, viaducs, ponts et tunnels, afin que la "machine" se fraie un passage à travers le Mayombe et rejoigne Brazzaville. Une carte postale annonce fièrement le percement du "premier tunnel du Congo Français". Quelques ouvriers locaux (et... un chien !) prennent la pose, parmi eux, un Blanc (tout à gauche).

 

tunnel-cfco

Sous le premier tunnel du Congo Français

 

Le tunnel du Mont Bamba long de 1,6 km ne sera percé qu'en septembre 1933. La voie ferrée, entamée des deux côtés, sera achevée en avril 1934. Certains ouvrages sont impressionnants comme ce viaduc, au km 132,5 de Pointe-Noire. Il comporte 6 arches de 10 m et fait 18 m de haut. Cette construction a un côté incongru au coeur de la forêt équatoriale.


viaduc CFCO 1932

Viaduc au km 132,5 en 1932 (Source : CAOM)

 

On remarque au pied de la 2ème pile, en partant de la gauche, un groupe de 7 hommes (apparemment tous Noirs, certainement des ouvriers du chantier).

 

Albert Londres conclut son récit par l'expression "Putain d'Afrique !". Il en profite pour donner un dernier coup de griffe en dénonçant une mascarade préparée à l'intention de l'inspecteur général du service de santé (Ministère des Colonies). Un détachement modèle de Noirs tout frais, bien habillés et bien nourris devait lui être présenté, pendant que l'on cachait les malingres dans la forêt...

L'écrivain note auparavant : "Monsieur le ministres des Colonies, j'ai pris à votre intention quelques photographies, vous ne les trouverez pas dans les films de propagande." Je n'ai pas trouvé trace des photographies du Congo prises par Londres lui-même. Didier Folléas a rassemblé en 1998 des photos du journaliste, trouvées par hasard à Casablanca. Aucune n'est clairement identifiée comme étant prise au Congo, même si deux ou trois font penser aux scènes décrites ci-dessus (Albert Londres en terre d'ébène - Editions Arléa).


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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 21:00

Albert Londres pénètre dans le pays accompagné de 27 porteurs Loangos, encadrés par un tirailleur. Après 77 kilomètres de wagon à bestiaux, parcourus sur la partie de la voie ferrée déjà construite, il arrive sur le chantier et s'enfonce dans le Mayombe.

 

Quelques très rares photographies montrent les campements des ouvriers du chantier CFCO (Source : Gallica - BNF). Celles-ci sont datées de 1924 au début du chantier, avant d'attaquer la difficile traversée du massif forestier. Les années suivantes entre 1925 et 1928 se révéleront les plus meurtrières (cf Le petit cimetière : le carré Chinois... CFCO !).

 

campement Sara-cfco

           Campement de travailleurs Sara sur le chantier du CFCO dans le Mayombe (1924 © BNF)

 

Comme le décrit le journaliste, les hommes Sara ont une petite houppe sur le sommet de la tête. On le voit nettement ci-dessous ; l'homme fume la pipe.

 

couple-Sara-cfco

Ménage d'un travailleur Sara dans le Mayombe (1924 © BNF)

 

Londres parle du sort réservé aux Saras, peuple provenant de l'Oubangui-Chari (sud du Tchad, Centrafrique) : "Le gardien n'avait pas le droit de leur donner à manger, le règlement de marche n'ayant pas prévu que les travailleurs dussent avoir faim à cette étape. "Faim ! Faim !" ce mot tragique montait tout le long de la route. En quittant Brazzaville, chaque homme avait bien touché dix francs. Avec ces dix francs l'administration estimait qu'il pouvait marcher des jours sans avoir faim ! Pauvres Saras ! A la sortie de la capitale, un avisé marchand leur avait échangé le billet contre un peigne de fer ! Savaient-ils, eux qui ne savaient rien, qu'ils ne seraient pas nourris le lendemain ? Or le nègre ne mange pas encore le fer ! Aussi était-ce un surprenant spectacle. Sur dix kilomètres, le convoi n'était plus qu'un long serpent blessé, perdant ses anneaux, Bayas écroulés, Zindès se traînant sur un pied, et capitas les rameutant à la chicotte."

La chicotte est un fouet constitué de lanières de cuir en peau d'hippopotame. La punition avec ce type de fouet était coutumière en Afrique, mais les Européens ne se privèrent pas non plus d'en faire usage.

 

chantier CFCO-2

Chantier du CFCO

 

Sur la zone de travail, ce n'est pas mieux pour les Saras : " Sur dix, six ou sept étaient bien ; on voyait le squelette des autres. Un désordre génial marquait ce premier chantier. On n'entendait que crier. Un italien, plus malade que les nègres, hurlait : " Salauds !  Cochons !" Les capitas répétaient les insultes comme un écho. Deux Saras ayant posé le baril de ciment, un capita les calotta. Ils reprirent la charge. Cent mètres plus loin, ils la reposèrent, un second capita les recalotta. De calotte en calotte, le ciment atteignit le kilomètre 80."

Les barils de ciment pesaient 103 kilos. On comprend la difficulté de la tâche...

Le journaliste poursuit : " Ils sont de très grands gaillards (ce qui fait un squelette beaucoup plus impressionnant). La désolation de leur état me parut sans nom. Ils se traînent le long de la voie comme des fantômes nostalgiques. Les cris, les calottes ne les raniment pas."


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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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