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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 18:00

(suite du texte du Père Derouet)


Stéphanie Kilendo est le second sujet que j'ai pu étudier avec quelque détail. Comme son nom l'indique, elle est chrétienne.

Bien que de même nature, la lèpre de Stéphanie, qui date de cinq années seulement, se trouve présentement en pleine période active. Comme dans toutes les affections de ce genre, la douleur n'est pas très vive: c'est plutôt un engourdissement général des membres, une continuelle sensation de froid aux extrémités, une roideur qui paralyse tout le corps et rend la marche saccadée, hésitante, comme celle de monteur d'échasses. Cependant, les doigts ont perdu leurs deux premières phalanges, la troisième est en train de disparaitre à son tour. Les mêmes ravages s'observent aux pieds. Et, comme conséquence peut-être de ce déplorable ensemble, la noire hypocondrie s'empare de la patiente, l'affreux marasme suit de près, et l'on se trouve en présence de l'une des plus tristes représentations que puisse offrir l'humanité souffrante.

 

Ne me demandez pas où loge Stéphanie. Elle n'est reçue nulle part ; un mince toit de feuillage soutenu par quatre bâtons est sa maison ; des crevettes et des crabes, pêchés sur le bord de la lagune, sont, avec un peu de manioc qu'un bon Noir lui jette chaque matin, toute sa nourriture. Ainsi notre lépreuse a vécu ou plutôt souffert depuis cinq ans ; ainsi elle continuera de souffrir quelques années encore.

Ici, on n'a pas droit à la lumière du jour quand on est de sa condition et que, pour comble d'infortune, on a la lèpre. Car, il faut bien le dire, notre pauvre infirme a une tare impardonnable, une tache aussi infamante qu'indélébile : elle est esclave.

Elle ne connait ni son père, ni sa mère, ni ses frères et sœurs, ni le lieu de sa naissance ; ne parlons pas de ses amies d'enfance, elle n'en eut jamais. Quand elle commença à avoir conscience d'elle-même, elle se vit dans une mauvaise case écartée du village, sous la garde d'une femme âgée, malheureuse comme elle ; on l'appelait alors Kilendo. Tout ce qu'elle sait de ces premières années, c'est qu'elle souffrait souvent de la faim. Pour vivre, elle errait de case en case et prenait çà et là ce qu'elle rencontrait. On devine ce qui arrivait : elle était saisie et, sous les coups, ramenée à sa vieille maitresse qui partageait le fruit de ses larcins et qui, néanmoins, lui reprochait amèrement de se laisser prendre.

Le lendemain mêmes excursions, même résultat, et Kilendo se faisait à cette vie ingrate. Elle multipliait ses fuites de nuit et jour et, quoique elle fût partout maltraitée, elle trouvait au milieu de cette existence vagabonde un peu de variété dans sa misère.

Rachetée en 1895, par la mission de Setté-Cama, Kilendo, deux ans plus tard, fut engagée dans un malheureux mariage qui dura beaucoup moins que les roses et n'en eût point les charmes. C'est alors que la lèpre fit son apparition. Quelques mois après, elle avait une fille, qui sera infortunée comme sa mère et probablement lépreuse comme elle.

 

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Le Père Derouet vers 1902 à Loango, avec des fils de lépreux (© A Travers le Monde)

 

A la suite de Maroundou et de Stéphanie qui me sont apparues comme les types de la lèpre ordinaire, il faudrait placer les représentants de la lèpre de Job, connue dans le monde scientifique sous le nom d'éléphantiasis des Grecs.

Je me souviendrais toujours d'un bon vieux de Loango dont j'avais réussi, il y a quelque dix ans, à me faire un ami. Il possédait une case écartée du village de Bouali, mais il n'y demeurait que la nuit ; le jour, il se retirait au milieu des sillons de manioc et s'asseyait sur la terre nue pour se panser.

A côté de cet exemple de jadis, qu'on me permette d'en citer un tout d'actualité, ce sera le dernier. Il s'agit de la mère de l'un de nos élèves, de Manomba l'endurcie. J'userai une pirogue à l'aller voir, celle-là. Dernièrement j'y étais et, pour le prix de mes peines, j'entendais ces réconfortables paroles : "Quand je serai guérie, tu m'apporteras du tafia, du tabac et des étoffes... et alors, tu me baptiseras, si tu y tiens...". Or, Manomba, qui rêve encore de la vie et des jouissances, est aux portes du tombeau. Atteinte depuis trois ans de lèpre invétérée, elle a vécu sous un vieil arbre penché, nettoyant comme elle a pu les nombreux et profonds ulcères que, seule, une legère couche de poudre de bois rouge préserve des injures de l'air. Cette poudre est l'un des spécifiques les plus accrédités dans les cas de lèpre, mais généralement le remède est pire que le mal ; à la longue, en effet, il arrête la suppuration, mais alors la vie s'arrête aussi.

La charité envers les lépreux est un de nos glorieux apanages. On ne s'étonnera donc pas de voir un missionnaire essayer, après tant d'autres, d'élever la voix en faveur de ces déshérités de la vie.

 

Le Père Derouet, missionnaire au Congo français :

 

Jean Derouet est né le 31 janvier 1866 dans l'Orne. Après avoir été diacre au grand séminaire de Séez, en Savoie, il entre tardivement à la congrégation du Saint Esprit en 1891, à l'âge de 25 ans.

Dès la fin de 1891, Jean Dérouet est présent au Congo français dans la communauté des Spiritains. La mission apostolique de Loango s'étend alors jusqu'au Gabon voisin, à Mayumba et Sette-Cama.

Le Père Dérouet devient provicaire de Mgr Carrie le 25 mars 1897, puis est nommé vicaire apostolique du Congo français inférieur en 1907. Il a été successivement directeur du séminaire, supérieur de la mission de Bouenza, puis de Sette-Cama, avant d'être appelé à ses côtés par Mgr Carrie, à Loango (cf Loango : la mission catholique, Mgr Carrie).

 

 

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Portrait de Mgr Derouet, Vicaire de Loango (carte postale vers 1907 © R.P. Patron)

 

En 1902, frappé par la maladie, Mgr Carrie rentre en France où il ne reste toutefois que quelques mois. Il est de retour à Loango dès la fin de l'année, mais ses forces le quittant, il remet ses fonctions entre les mains du Père Dérouet. Mgr Carrie meurt à Loango le 13 octobre 1904, à l'âge de 62 ans. Pour le remplacer, son successeur est tout désigné. Mgr Dérouet deviendra à son tour vicaire apostolique de Loango, mais seulement plus de deux ans après, le 2 janvier 1907.

Partout où il est passé, Mgr Dérouet s'est montré un infatigable marcheur pour parcourir l'immense territoire de ses missions. Vicaire apostolique, il garde cette habitude, prenant, au cours de ses tournées, de nombreuses notes. Il est ainsi l'auteur d'un dictionnaire français-vili et est l'un des principaux rédacteurs du "Mémorial du vicariat apostolique de Loango" entre 1891 et 1914. 


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Mgr Derouet, en brousse entre Kialou et Loango (carte postale vers 1900 © R.P. Patron)

 

Son dévouement auprès des malades resta longtemps célèbre à Loango, comme le montre son intérêt pour les lépreux. Il pose ainsi avec des enfants de lépreux devant la petite église en bois de Loango, qui avait le titre de "cathédrale", édifice aujourd'hui disparu (cf Loango : la mission catholique (suite) ). Son collègue, le Révérend Père Patron, amateur de photographies, immortalise nombre de scènes de l'époque.

Quatre nouvelles missions sont fondées sous son ministère, Kakamoéka (de fondation éphémère), Nsesse (qui est un transfert de Boudianga, cf Mossendjo et le nord-Niari, un peu d'histoire... ), Kimbenza et Mourindi (aux confins du Gabon).

 

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Mgr Derouet, Evéque de Loango, et ses catéchistes (carte postale 1907 © R.P. Patron)

 

L'ordination des prêtres indigènes se poursuit et le travail de conversion de la population locale à la religion catholique prend un essor important. Les tournées montrent leur efficacité !

Mgr Dérouet meurt subitement le 4 mars 1914, à seulement 48 ans. Il disparait à son poste, la veille encore, il avait fait sa tournée quotidienne dans les villages des environs de Loango.

 

Sources :

A Travers le Monde - Hebdomadaire - N°2 du 20 mai 1902.

Les Spiritains au Congo de 1865 à nos jours - Jean Ernoult - Congrégation du Saint-Esprit

L'Eglise du Loango 1919-1947 - Guy Pannier - Karthala

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 18:30

Ce titre accrocheur est celui d'un article de la revue "A travers le Monde", publié en mai 1902. Ce journal hebdomadaire exploite le sensationnel par des histoires exotiques, des récits d'aventures extraordinaires vécues par des voyageurs, notamment dans les colonies, fonctionnaires, religieux, militaires, commerçants ou journalistes, français ou étrangers. Il publie aussi des histoires romancées ayant le même cadre.

L'article est introduit de la façon suivante, présentant la lèpre comme une sorte de "punition divine" pour des indigènes aux mœurs condamnables... Pourtant, le récit du missionnaire est plein d'empathie.

Les habitants du Congo ont fait, ces jours derniers, cruellement parler d'eux, mais par un effet de justice implacable, ces féroces mangeurs d'hommes sont eux-mêmes dévorés par un mal atroce, la lèpre.

Le Révérend Père J. Derouet, supérieur de la mission de Setté-Cama, nous donne dans ce récit un tableau saississant de ce fléau, qui fut la terreur des âges anciens et qui trouve au Congo son terrain de prédilection.

Suit le récit du R.P. Derouet qui partageait alors son temps entre les missions spiritaines du Gabon et du Congo. Âmes trop sensibles, s'abstenir : 

Autant qu'un profane peut risquer un diagnostic, je crois pouvoir affirmer que la variété des affections squameuses plus spécialement désignée ici, est la dartre furfuracée ou lèpre blanche, la plus pure de toutes. C'est la maladie la plus répandue au Congo.

 

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Lépreux - Missions des Pères du Saint Esprit (carte postale vers 1910)

 

Les Pahouins (Fangs) de Setté-Cama racontent que, lors de leur première invasion dans la région, ils abandonnèrent au-delà du Rhembo-Nkomi une famille dont les hommes, les femmes, et les enfants étaient presque tous atteints du fléau. Je pourrais, en recueillant mes souvenirs, multiplier les exemples ; pour le malheur du pays ils sont nombreux. J'aime mieux m'attacher plus particulièrement à deux sujets que j'ai pu examiner de plus près, les ayant presque journellement sous les yeux.

 

Ce sont deux lépreuses. Il est à remarquer en effet que les femmes fournissent à la lèpre la plus grande partie des ses victimes.

Commençons par la bonne Maroundou. Quand je dis la bonne Maroundou, cela ne veut pas dire qu'elle n'ait pas le verbe haut et ferme ; elle a même ses heures de tempête. Quand vous lui demandez par exemple à voir ses membres défigurés, elle proteste avec vivacité ; mais chez Maroundou, le coeur vaut mieux encore que la langue et, de la meilleure grace du monde, elle vous répond "Eh bien ! les voici une fois de plus, mes mains et mes pieds, regarde-les puisqu'ils t'intéressent." Et l'on regarde.

Aux mains, nulle trace des doigts. C'est à peine si une légère proéminence écailleuse permet de reconnaître la place du pouce. Les pieds ont été plus maltraités encore. Celui de gauche, rongé, se relève brusquement en une forme qui rappelle de près le sabot du cheval. Celui de droite est complètement détruit. La jambe se termine en fuseau.

 

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Lépreux du Cameroun - Mission des Pères du Saint Esprit (carte postale)

 

Maroundou est toujours assise sur sa natte irréprochablement propre et donne des conseils à la jeunesse. Et puis, Maroundou, a un fétiche tout-puissant, c'est son inaltérable gaîté. D'ailleurs, Maroundou est un personnage. C'est même une demi-majesté : son frère Makaia règne sur un petit village voisin et ami de la mission ; or Makaia a de nombreuses absences, dues à ce qu'il ne fait point partie des sociétés de tempérance. De là, des interrègnes obligés que mon héroïne remplit avec dignité... et un peu de fracas.


(à suivre...)

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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