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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 08:45

Après notre triste halte, confrontation au passé récent de Nkayi, nous effectuons une tout autre quête. En effet, ce matin, ma montre s'est arrêtée... pile hors-service. Avec mes deux compères, nous essayons d'en trouver une dans un magasin de Nkayi. 

Manu demande à un passant, qui nous oriente vers un petit magasin d'électricien et bricoles en tout genre. Le commerçant n'est pas dans sa boutique, mais la télé est à tue-tête... Il arrive peu après, mais n'a pas de pile pour montre. Il nous conseille d'aller chez "Sango" dans le centre.

 

Sur le trajet, nous découvrons quelques bâtiments administratifs et des voies goudronnées qui donnent une image un peu plus "moderne" de la ville. Nous passons devant la gare et au niveau du rond-point, je prends rapidement un cliché, sans descendre de la voiture. Un policier discute près du giratoire... Pas vu !

 

nkayi-gare-leon-jacob

Gare de Nkayi - Jacob

 

Comme Dolisie, la cité s'est peu à peu développée autour de la ligne CFCO et de la gare. Son architecture est simple et rappelle celle de Favre (cf Moubotsi : la gare de Favre ), même si des bâtiments ont, semble t-il, été ajoutés à la construction initiale. La gare est en bon état. Une banderole accrochée à un panneau solaire annonce les élections législatives de juillet 2012.

 

Un peu d'histoire...

A l'époque coloniale, la ville portait le nom de "Jacob", du nom du français Léon Jacob. C'était le premier ingénieur des travaux à avoir étudié un projet de voie ferrée entre Brazzaville et la côte Atlantique, dès 1887-88. Sur l'idée de Savorgnan de Brazza, et avec le concours d'Albert Dolisie, il présente différents tracés de traversée de la région Kouilou-Niari, dont l'épineux Mayombe, par route et chemin de fer. Il s'oriente ensuite vers un projet mixte fleuve-voie ferrée, moins coûteux, mais ce dernier sera abandonné. Il faudra attendre près de 50 ans pour que la voie ferrée se concrétise... Son nom est ainsi donné en 1934 à cette ville. Il meurt peu après en 1935, à l'âge très honorable (surtout pour l'époque) de 82 ans.

En 1954, on ne dénombrait qu'une centaine de "cases" autour de la gare, pour une population estimée à environ 500 habitants. La ville se développe ensuite rapidement pour atteindre dans les 13 000 habitants en 1962. Un plan officiel de lotissement structure les nouveaux quartiers, fige les concessions familiales et les rues à angle droit. Le quartier Nord autour de la mission catholique se développe de manière plus anarchique. La ville est bordée au nord par la RN1 et le fleuve Niari, à l'est par la rivière Livouba, à l'ouest par la rivière Louari. Au sud-sud ouest, de l'autre côté de la voie ferrée, on trouve les champs cultivés.

 

plan-nkayi-1995

Plan de Nkayi en 1995 (source : www.nzdl.org)


C'est l'essor de la S.I.A.N. (Société Industrielle et Agricole du Niari) qui explique en grande partie le boum démographique de Jacob, et de Kayes qui est juste à côté (au Nord, près du fleuve Niari). L'entreprise sucrière avait besoin de beaucoup de main d'oeuvre.

Au début des années 1970, la ville est dénommée Nkayi, l'entreprise sucrière est alors nationalisée. En 1994, on dénombre environ 37 000 habitants. Capitale de la Bouenza, Nkayi serait aujourd'hui la 4ème ville du pays avec environ 50 000 habitants. Même si elle se modernise peu à peu, elle a gardé l'aspect d'un "gros village".

 

nkayi-jacob-centre-ville

Rue du centre de Nkayi

 

Nous arrivons en centre-ville, passons près de la Poste. Pendant que Manu fait le plein, je vais avec Christ au magasin "Sangho - Oumar", tenu par des Ouest-africains je présume. Nouvel échec... mais on nous oriente vers "le Chinois".

Nous remontons la rue et tournons à droite dans une petite ruelle. Il y a un marché. Des femmes vendent des graines et autres pois, en petits tas sur les étals. Je demande à Christ si c'est pour replanter les graines... Mais non, c'est pour les manger cuites, sous forme de bouillie. 

Nous entrons chez "le Chinois", bazar assez sombre... Un jeune homme de type asiatique est à la caisse (pas sûr qu'il soit vraiment chinois...). Je lui montre ma pile et miracle, il en vend ! Il n'a pas l'air de parler français, mais l'important... c'est de savoir compter. Le prix est très modique, pas de négociation.

 

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Christ devant une quincaillerie de Nkayi

 

Retour dans la rue principale. Le soleil est bien présent. Nous regardons quelques magasins et déambulons jusqu'à un petit restaurant, près d'une chambre froide. La ville est assez calme.

 

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Junior le petit quincaillier

 

Voyant que je fais des photos, un jeune homme sort de sa boutique et demande à être photographié. Je lui demande son prénom. Junior prend la pose devant sa quincaillerie.

Son voisin de boutique croit que c'est payant, qu'il va devoir payer 500 FCFA... Non, c'est gratuit, mais pas de "vrai" photo remise non plus !

 

 

Sources :

Dictionnaire général du Congo-Brazzaville - Philippe Moukoko -L'Harmattan -2000

L'agglomération de Kayes-Jacob - Pierre Vennetier - 1963 - Cahiers d'Outre-Mer

Informal Settlement Upgrading: The Demand for Capacity Building in Six Pilot Cities - Amman, Ankara, Caracas, Concepción, Ibadan and Nkayi (HABITAT, 1999, United Nations Centre for Human Settlements).

 

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Publié par Fabrice Moustic - dans Bouenza
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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 08:30

Transition difficile après le petit-déjeuner chez Mme Blanche, nous allons voir de près l'usine Saris Congo devant laquelle nous étions passés avec notre "guide" Brice, en provenance des lacs Konzi.

J'avais été intrigué par une stèle... Nous garons notre véhicule face à l'enceinte de l'usine, dans une agréable zone ombragée.

Nous découvrons que c'est une sorte de "monument aux morts". La plaque située au sommet indique : " Saris Congo - En mémoire des travailleurs décédés pendant les troubles socio-politiques de 1998 ". Les mots sont pesés... On emploie le terme neutre "décédés" et on évite de parler de guerre civile.

La liste des personnes assassinées, avec leurs dates de naissance, comporte 11 noms pour le 19 décembre 1998 et un nom pour le 4 février 1999.


nkayi-saris-stèle-morts-1998

Stèle en hommage aux victimes

 

Ce lieu, au premier abord charmant, a donc été l'objet de conflits armés violents en 1998-1999. Les forces du gouvernement autoproclamé en 1997, assistées de miliciens angolais, ont affronté les "rebelles Cocoyes" repliés dans la région.

Les 10 et 11 décembre 1998, les Cocoyes ont pris possession des principaux bâtiments publics et autres sièges du pouvoir à Nkayi. Plusieurs personnes considérées comme proches du gouvernement sont assassinées. Ils attaquent ensuite le 19 décembre 1998 l'usine sucrière Saris, principal employeur de la région. La stèle recense donc 11 victimes parmi les employés ce jour-là, dont le directeur financier de nationalité française, Thierry Tessedre (la plaque indique "Teisseidre"). Enlevé par les "rebelles", son corps sera retrouvé quelques jours plus tard, le 4 janvier 1999 dans les locaux de l'usine... Il avait 27 ans. Les autres victimes avaient entre 23 et 52 ans.

 

nkayi-saris-mur-enceinte

Mur d'enceinte de l'usine Saris Congo

 

Les forces armées gouvernementales passent alors à l'offensive, avec des armes lourdes, dont des hélicoptères de combat. Des milliers d'habitants de Nkayi fuient les conflits... Des civils, principalement des hommes valides pris pour des rebelles Cocoyes, sont abattus arbitrairement. Le bilan de ces attaques est d'environ 200 morts.

Les exactions se poursuivent dans les semaines qui suivent la reprise de Nkayi par les forces gouvernementales. Destructions, pillages, exécutions sommaires, viols... terrorisent la population, dont une partie qui s'était réfugiée dans les villages et les forêts alentour tente de rejoindre Nkayi. Les miliciens angolais et les Ninjas laisseront de très mauvais souvenirs... Début 1999, la presse française annonce 1 millier de victimes. Fin 1998- début 1999, le conflit s'étend ensuite à la Lékoumou (Sibiti) et au Niari (Dolisie).

 

Nous poursuivons notre découverte en empruntant au hasard un chemin bordé de hautes herbes qui nous conduit à un groupe de 6 tombes. Peintes en vert et blanc, elles sont couvertes d'une grande croix en bois.

Il n'y a que 6 tombes pour les 12 victimes. Des espacements irréguliers sont à noter, comme si une tombe avait été supprimée. Manu suggère à juste titre que des familles ont dû souhaiter récupérer les corps, après une inhumation sans doute très précipitée en ces lieux.

 

nkayi-saris-tombes-1998

Tombes des ouvriers de Saris assassinés

 

Nous reprenons le sentier. Un très bel oiseau bleu qui déploye ses ailes apporte une note de gaieté à ce sinistre contexte. Nous demandons à une femme qui sort de sa maison, si elle sait quelles sont les personnes enterrées ici. Elle nous répond qu'elle n'en sait rien, qu'elle n'est pas là depuis longtemps... Cela irrite légitimement Christ. Manque de curiosité flagrant alors qu'elle a un petit cimetière sous ses fenêtres.

En fait, la proximité d'un modeste édifice religieux nous a fait douté. Est-ce bien les tombes des employés de Saris ? Pourrait-il s'agir de tombes de religieux enterrés près du lieu de culte ?

De l'autre côté du bâtiment, Manu demande à un jardinier en train de bêcher la terre. Il n'en sait rien non plus...

Mais en partant, une religieuse sort de l'édifice et nous lui posons la question. Elle nous confirme qu'il s'agit bien des tombes des employés de Saris Congo.

Intriguée, elle nous pose à son tour des questions. Curieux touristes ! La soeur appartient à la Congrégation des religieuses « Amies du Cardinal Emile Biayenda », du nom de l'archevèque de Brazzaville assassiné (lui-aussi...) en 1977. La petite chapelle vient tout juste d'être inaugurée. 

 

nkayi-saris-usine-détruite

Anciens bâtiments de l'usine Saris I

 

Nous filons à pied jusqu'à l'entrée de l'usine sucrière Saris. Elle ne sert plus comme centre de production mais visiblement joue un rôle logistique. Elle est appelée "Saris I". A l'entrée, sur le panneau d'affichage, nous voyons deux avis de décès d'employés de l'usine... Triste écho aux évènements de 1998. Nous faisons le lien avec les deux veillées mortuaires vues hier soir en rentrant à l'hôtel (des lampions étaient accrochés à l'entrée des maisons). D'après Manu, il s'agirait de règlements de compte. Pour quelle raison, mystère ?

 

En repartant, je fais discrètement des clichés des anciens bâtiments de l'usine. Nous sommes juste en face de la gendarmerie... Soyons prudents pour éviter les embrouilles. Derrière le groupe scolaire Biayenda, on aperçoit, masqués par un rideau de végétation, de grands hangars recouverts de tôles rouillées. Ou sans tôles d'ailleurs.

 

nkayi-saris-hangar-detruit

Bâtiment détruit de l'usine Saris I

 

L'un d'eux, qui comporte trois grandes cheminées, est fortement abimé. Est-ce le résultat des bombardements de 1998 ?

Bon, j'espère que nous allons voir des choses plus joyeuses à Nkayi. Le tragique passé est encore bien présent !

 

Sources principales : rapport de la FIDH de juin 1999 - "Congo-Brazzaville - L'arbitraire de l'Etat, la terreur des milices". Journal Libération du 6 janvier 1999.

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Publié par Fabrice Moustic - dans Bouenza
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