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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 20:14

Après la période d'acclimatation en "savane" à Pointe-Noire (cf http://voyage-congo.over-blog.com/2015/07/congo-ocean-camp-chinois-pointe-noire.html), les ouvriers Chinois arrivés en juillet 1929 à Pointe-Noire furent envoyés dans le Mayombe. C'était leur vocation, le but de leur venue était de concourir à la construction de la voie ferrée, sur le tronçon qui posait le plus de difficultés, celui de la traversée du massif forestier.

Ainsi un "camp Chinois" fut établi dans le Mayombe au km 104, à seulement 2 km de la formation sanitaire de M'boulou (aujourd'hui près du village "Les Saras" cf http://voyage-congo.over-blog.com/article-mayombe-saras-congo-ocean-116482909.html).

Camp Chinois du km 104 (Courrier Colonial - Décembre 1930)

Camp Chinois du km 104 (Courrier Colonial - Décembre 1930)

La moitié du contingent fut envoyé au km 104. Mais cela ne fut pas de tout repos... Les ouvriers Chinois firent preuve d'une mauvaise volonté manifeste, d'une "force d'inertie insolente", selon les témoignages de l'époque, et multipliaient les incidents avec l'encadrement. On releva des actes de sabotage...

Si bien que la police fut doublée et les sentinelles reçurent des cartouches !

Au bout de quelques mois, 190 Chinois identifiés comme des "meneurs dangereux" furent rapatirés d'urgence. On craignait l'effet de contagion sur les ouvriers Africains et une révolte dans le Mayombe...

 

Les photos publiées dans la presse coloniale d'alors ne traduisent pas cette situation tendue. On met en avant la qualité de la prise en charge sanitaire (par exemple la distribution de quinine par un infirmier Européen).

Distribution de quinine préventive aux travailleurs Chinois (Presse Coloniale Illustrée 1931)

Distribution de quinine préventive aux travailleurs Chinois (Presse Coloniale Illustrée 1931)

Un an plus tard, c'est un nouveau groupe de 400 Chinois qui fut renvoyé pour "mauvaise volonté incurable" !

C'est donc seulement un petit noyau d'ouvriers Chinois (une centaine) qui entama une troisième année sur le chantier de construction du Congo-Océan.

 

Les promoteurs de l'utilisation de travailleurs Asiatiques avaient vanté leur rendement supposé supérieur à celui des Noirs. Mais ce ne fut pas le cas, et l'encadrement du chantier du CFCO constata que le rendement d'un Chinois entrainé équivalait tout au plus à celui d'un ouvrier Banda ou Sara.

 

Ainsi dès la fin 1930, la presse concluait " Cette main d'œuvre [importée de Chine] qui bénéficie de mesure de protections spéciales et reçoit une alimentation abondante et variée, s'est dans l'ensemble fort bien acclimatée au pays. Mais son prix de revient est beaucoup trop élevée pour que cette source de recrutement puisse être continuée, du moins aux mêmes conditions ".

Camp Chinois du km 104, habitat et ouvriers (Courrier Colonial - Décembre 1930)

Camp Chinois du km 104, habitat et ouvriers (Courrier Colonial - Décembre 1930)

A leur arrivée au Congo, les travailleurs Africains avaient d'abord pris les Chinois pour des Blancs, mais très rapidement, leur comportement et leur réticence au travail leur avaient fait identifier une catégorie différente d'individus.

Un journaliste témoigne : " Groupés sur certains chantiers, sans contact avec les Noirs qui ne les aiment guère et qu'ils méprisent, les Chinois travaillent allègrement. Ils sont en général d'une taille médiocre. Leurs membres grêles, un visage poupin, lisse, des cheveux d'un noir luisant leur composent une silhouette un peu enfantine. Ils sont cependant très résistants, et leurs chefs d'équipe se louent de leur courage au travail. 

Il n'en a pas toujours été ainsi. L'expérience chinoise décidée par M. Maginot [alors Ministre des Colonies], pour alléger dans une certaine mesure les charges des populations de l'AEF, commence seulement à donner des résultats satisfaisants ". 

 

Au delà de la propagande coloniale, on comprend à travers les lignes (par la dernière phrase) que l'expérience n'est pas vraiment une réussite...

 

Rappelons que la plupart des ouvriers Chinois avaient été recrutés de force et que les tâches qu'on leur demandait  d'effectuer étaient souvent sans rapport avec leur métier d'origine... On comprend sans peine leur peu d'ardeur au travail, pour des individus transposés à des milliers de kilomètres de leur pays.

 

Groupe de travailleurs Chinois au km 104 (Courrier Colonial - Décembre 1930)

Groupe de travailleurs Chinois au km 104 (Courrier Colonial - Décembre 1930)

Malgré cela, la presse coloniale présente des images presque buccoliques de ces travailleurs Chinois dans le Mayombe.

Photographiés devant des paillotes, chapeaux à la main, l'un d'eux, accroupi, tient un chien. Ils sont pieds nus ou en sandales. Quelques uns esquissent un sourire.

Avait-on choisi les plus dociles pour être sur le cliché ?

Certains présentent des bandages aux jambes. Des traces de blessures liées au travail sur le chantier du chemin de fer ?

 

Après 1932, seuls 3 ouvriers restèrent au Congo comme "travailleurs libres", soit 0,5 % du contingent.

A la fin du contrat, seuls 3 ouvriers Chinois restèrent comme "travailleurs libres".
Groupe de travailleurs Chinois au km 104 (Courrier Colonial - Décembre 1930)

Groupe de travailleurs Chinois au km 104 (Courrier Colonial - Décembre 1930)

Sources :

Notes sur la construction du chemin de fer Congo-Océan (1921-1934) - Gilles Sautter - Cahiers d'études africaines, Année 1967, Volume 7, Numéro 26 - p. 219 - 299

 

Supplément illustré du Courrier Colonial "De Pointe-Noire à Brazzaville" - 30 décembre 1930

 

La Presse Coloniale Illustrée - n°7 - Juillet 1931

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 22:00

Un témoignage de premier plan sur le meurtrier chantier du chemin de fer du Congo-Océan est celui de François-Joseph Reste de Roca. Il est chef de cabinet du Gouverneur Général Victor Augagneur en 1921, lors du lancement des travaux. On parle alors du "Brazzaville-Océan".

Il est Gouverneur du Tchad entre1923 et 1926. Il assure ensuite l'intérim du Gouverneur Général Raphaël Antonetti au Moyen-Congo en 1927-1928. Il découvre ainsi à l'occasion d'une tournée sur le terrain, une situation bien éloignée du discours officiel. Il élabore un rapport, resté bien sûr à l'époque confidentiel.

 

" Me voici de retour à Brazzaville après une absence de 25 jours. La route est longue de Brazzaville à Pointe-Noire et les chemins bien mauvais. Mais ce voyage n'a pas été inutile. J'en ai rapporté une vision très nette des chantiers du chemin de fer.

Depuis deux mois on vante la parfaite organisation des chantiers et du ravitaillement, l'excellence des mesures prises pour éviter la mortalité. La réalité est tout autre et elle est bien triste.

La mortalité n'a pas diminué, loin de là ! Je suis passé dans tous les camps, j'ai visité les formations sanitaires, j'ai dépouillé les archives de la main d'œuvre et j'ai fait là des constatations bien pénibles.

J'ai pris les détachements depuis leur lieu de recrutement jusqu'à leur départ des chantiers à l'expiration de leur engagement. Bien peu d'hommes revoient leur terre natale."

 

Chemin de fer Brazzaville-Océan (BO) vers 1928 (carte postale Editeur Nels - © Cliché Tendron)
Chemin de fer Brazzaville-Océan (BO) vers 1928 (carte postale Editeur Nels - © Cliché Tendron)

Chemin de fer Brazzaville-Océan (BO) vers 1928 (carte postale Editeur Nels - © Cliché Tendron)

" Je citerai l'exemple de ce détachement :

Au départ de Ouesso, lieu de recrutement : 174 hommes. A l'arrivée à Brazzaville, il n'y en avait plus que 80, à Mavouadi 69, à l'arrivée sur les chantiers, on compte 50 hommes. Aujourd'hui, sur ces 50 hommes, il en reste 36. Perte totale : 138 hommes sur 174.

Par suite des fuites et des décès, il faut recruter 3 hommes pour en avoir 1 sur les chantiers.

Qu'a–t’on fait pour remédier à cette situation ? Rien, absolument rien. Les hommes mal nourris, mal soignés, et ni soignés ni nourris.

Certes on leur distribue les quantités de vivres réglementaires  mais ces vivres sont de mauvaises qualités et toujours les mêmes : riz et poisson séché (la plupart du temps pourri), seul le poisson provenant des pêcheries de Port-Etienne est bon."

 

NB : Mavouadi correspond au camp de travailleurs qui à cette époque est implanté juste avant le massif du Mayombe (vers le km 72, côté Pointe-Noire). Port-Etienne est une ville portuaire de Mauritanie (aujourd'hui Nouadhibou) où se situaient une pêcherie et des conserveries de poisson.

 

" On a parlé de distribution de viande fraîche ! Ah la bonne histoire ! On abat trois bœufs par semaine. Les bœufs donnent en moyenne 180 à 200 kilos de viande chacun. On commence par prélever la part des Européens (40 concessionnaires qui ont droit à 1 kilo de viande chacun (en réalité, ils en prennent d'avantage, j'ai pu le constater…). Il reste 300 kilos pour nourrir 5100 hommes, soit 6 grammes par homme ! Des équipes de 12 hommes touchent un pied, d'autres un morceau de peau. C'est pour tous ces Noirs, surtout pour les Saras, qui forment les trois-quarts des travailleurs, un vrai supplice de Tantale."

 

NB : le témoin fait une petite erreur de calcul. Trois cent kilos font 300 000 g, donc pour 5 100 travailleurs, de l'ordre de 60 g par homme, et pas 6 g. Cela ne change pas l'impact de cette disette, 60 g de viande par semaine pour un travailleur de force en pleine forêt équatoriale, ce n'est vraiment pas grand-chose.

Pour les Saras lire http://voyage-congo.over-blog.com/article-mayombe-saras-congo-ocean-116482909.html

 

" Les formations sanitaires et les camps des travailleurs sont au dessous de tout. Les travailleurs vivent dans de misérables cases exposées au vent et à la pluie. Vraiment, on ne peut se faire une idée de la situation lamentable des travailleurs du chemin de fer si on ne l'a vue !

Le service médical des chantiers (y compris celui de Pointe-Noire) proteste véhémentement et il a raison. Les Indigènes réclament aussi. J'ai recueilli au cours de ma tournée des plaintes unanimes."

 

" Certes, on raconte sur tous les toits que tout est pour le mieux sur les chantiers du chemin de fer, que la mortalité est en décroissance marquée. Sur les statistiques, j'en conviens car l'ordre a été donné  (par lettre privée au Directeur de la main d'œuvre) de porter les travailleurs décédés sur la rubrique disparus.

On ne mentionne plus sur les états que les décès survenus dans les hôpitaux, on ne tient plus compte des décès survenus dans les camps, sur les chantiers ou en route…"

Viaduc en courbe (CFCO) dans le Mayumbe vers 1930 (carte postale AEF - Moyen-Congo)

Viaduc en courbe (CFCO) dans le Mayumbe vers 1930 (carte postale AEF - Moyen-Congo)

Cette situation a bien sûr un impact majeur sur le recrutement des travailleurs qui devient très difficile : 

 

" Il devient de plus en plus difficile. Je vous envoie à ce sujet copie d'une lettre de M. D qui est considéré par M.A… comme le meilleur de ses recruteurs, parce que le plus énergique (lisez : le plus brutal) :

" Nous arrivons encore à obtenir des vivres  mais le recrutement est tout à fait incertain. Les hommes ne se laissent prendre que par surprise, en cernant les villages. Puis ils désertent en masse. Ceux qui restent sont des malingres renvoyés comme inaptes. J'ai prescrit des amendes, de la prison, le remplacement de tous les manquants, l'emploi de gardes doublés dans les opérations de recrutement…"

Il en est partout de même non pas que les indigènes soient réfractaires au travail, mais le sort qui les attend sur les chantiers et qu'ils connaissent maintenant les effraie."

 

 

Reste de Roca (nommé Gouverneur du Dahomey) écrit en janvier 1929, en comparant avec un chantier de sa région natale (les Pyrénées Orientales) : 

 

" Il reste trente kilomètres à faire en pleine montagne. Il a fallu deux ans et demi pour achever le tronçon de route qui va de l’Ecluse au Perthus, comment veut-on qu’en cinq mois on puisse achever sous l’Equateur, en pleine montagne, trente kilomètres. C’est absurde. Si on donne suite à ce projet, on va encore faire mourir, en pure perte, des foules de travailleurs. Ce serait criminel."

 

Ce témoignage émanant d'un haut fonctionnaire de la colonie du Congo confirme les récits d'André Gide et surtout ceux d'Albert Londres, lesquels à l'époque avaient pourtant été violemment remis en cause, lorsqu'ils avaient relaté la situation catastrophique du chantier du Congo-Océan.

Hélas, la crainte de Reste de Roca était justifiée. Des milliers de morts seront dénombrés (entre 17 et 20 000 victimes), la situation s'améliorant à compter de 1930.

 

 

Sources : 

http://lalbere.net/siteGG.V4/

Biographie du Gouverneur Général François-Joseph Reste de Roca

Livre "Sur les rives du Stanley Pool" M.A. Reste de Roca Blésès - Editions Talaia - 2015 (appendice - pages 243-244).

 

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