Carnets de voyages au Congo-Brazzaville, principalement à Pointe-Noire, mais aussi dans d'autres régions du Congo, agrémentés de photos, d'informations culturelles et touristiques et d'impressions personnelles.
Notre compagnon de route s'appelle M. Albinos ! Sa peau noire ébène ne laisse en rien présager d'un tel patronyme. Je demande confirmation au cas où il s'agirait de son prénom ou d'un surnom (au Congo tout est possible en la matière). Mais non, il s'agit bien de son nom de famille. Dans un premier temps, tout comme Manu, il me dit que cela n'a rien à voir avec ceux "qui ont la peau jaune". Je creuse un peu la question, et je lui demande si l'un de ses ancêtres était albinos. Il me répond alors que son grand-père était albinos !
La transmission de cette anomalie de pigmentation de la peau étant génétique (mais récessive) son nom de famille a du être donné par les occidentaux, il y a fort longtemps. Le terme "albinos" (albus=blanc en latin) est d'origine espagnole (1570) et a été employé ensuite par les portugais, les hollandais et les français.
M. Albinos nous montre sur le plateau surplombant le rivage, au milieu des herbes folles, les restes d'un "monument" commémorant l'histoire tragique de ces lieux : le départ des esclaves vers l'autre côté de l'océan.

Il nous raconte que le pilier (en briques creuses et apparemment sans fondations suffisantes) s'est effondré 4 ou 5 jours après l'inauguration par le Président de la République en 2002 ! Ce devait être le point de départ d'un grand projet touristique pour la région du Kouilou. Depuis, personne n'a pensé à faire quelque chose... Une demande d'inscription du site auprès de l'UNESCO a été faite en 2008. Il y a encore beaucoup de travail pour sa mise en valeur !
Une inscription minable sur une plaque en béton posée sur les briques est encore lisible : "Départ des caravanes" ; "Première ville Loango 1889-1923 - Lieu d'embarquement d'esclaves - 2 millions env".
M. Albinos prend la pose sur les tas de briques, songeant sans doute, tout comme moi, aux souffrances vécues en ces lieux par ceux qui allaient être déracinés de leur terre natale. Il nous dit avoir composé une chanson en mémoire des esclaves, sans doute une complainte. Il semble fier d'être un peu le gardien de ce site. Il me demande conseil pour sa mise en valeur. Avec Manu, on lui recommande de désherber autour des restes du monument, éventuellement de mettre un petit enclos de bambous, et pourquoi pas un banc pour se poser quelques instants ? S'il trouve de l'aide, la partie où se trouve la modeste plaque pourrait être redressée.
Pour encourager notre ami amateur d'Histoire, je lui donne de quoi s'acheter une bière. Il me dit que je suis "gentil".
Un peu d'histoire...
Loango était donc l'un des principaux ports d'Afrique Centrale qui embarquait des esclaves vers l'Amérique du Sud et les Antilles. Les esclaves provenaient de toute la région, correspondant aujourd’hui au sud du Gabon, au Tchad, à l’Angola, à la République Démocratique du Congo et au territoire actuel de la République du Congo.
Le royaume de Loango dont l'origine est fort ancienne (13ème siècle environ) a commencé à commercer avec les occidentaux dès le 16ème siècle, les premiers contacts ayant eu lieu au siècle précédent avec les marins portugais. Le terme "Loango" fait référence à un lieu de pouvoir. La capitale s'appelait "Buali" et s'étendait de Diosso (siège administratif et du palais du Roi) à Loango (port de commerce).
De nombreuses marchandises étaient échangées avec les Portugais et les Hollandais, notamment des tissus, de la vaisselle, des armes et des boissons alcoolisées. Contre ces produits, les congolais fournissaient de l'ivoire, des métaux et des esclaves. Cela se faisait avec l'accord du Roi, qui refusait bien sûr la capture des personnes de son entourage.
Ce sont des "courtiers" congolais, armés par les européens, qui participaient à ce sinistre trafic. Une gravure de 1786 (extraite de l'ouvrage de Louis de Grandpré) représente l'un d'eux dénommé "Pangou", courtier de Loango .

Le nom de "Loango" est parvenu jusqu'aux Amériques. Par exemple, vers 1820 au Surinam on fait toujours référence à une "famille d'esclaves de la tribu de Loango" (gravure extraite d'un ouvrage de Jules Ferrario).

Ainsi bien des noms de personnes, des rites et d'autres traits culturels bantou, sont encore décelables dans de nombreux pays vers lesquels ces esclaves sont partis (aux Antilles par exemple). On estime à environ 2 millions le nombre d'esclaves (hommes, femmes et enfants) partis du port de Loango et à environ 5 millions pour l'ensemble de la région, qu'on appelait alors la "côte de l'Angola" (la traite des ports de "Matembe" et de "Cabende", plus au sud, s'ajoutant à celui de Loango).