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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 14:30

L'ancien administrateur adjoint des colonies Georges Toqué (1879-1920) publia en 1907, à sa sortie de prison, un livre de mémoires "Les massacres du Congo", avec en sous-titre "La terre qui ment, la terre qui tue".

Tout comme le titre, la couverture sanglante du livre ne fait pas dans la dentelle, à l'image des journaux à sensation de l'époque.

Le livre a pour objectif de le réhabiliter, en dénonçant le système dans lequel il était prisonnier, et de relater les exactions commises, qu'il a pu observer de près sur le terrain.

Le jeune homme (il n'a alors que 20 ans) part "pour les colonies" plein d'enthousiasme et de rêves, ceux d'un avenir plus brillant et d'une promotion sociale plus rapide qu'en métropole. Mais il déchantera assez rapidement.

 

affaire gaud toqué-congo-massacres

Couverture du livre de Georges Toqué (Edition La Librairie Mondiale - 1907)

 

Il commence par un poste d'administrateur stagiaire au Dahomey (Bénin), fin 1899. Il découvre la vie coloniale à Porto Novo : "Oh ! la bonne petite ville de province que Porto Novo !". Causeries, ragots, surtout sur les absents, sont de rigueur "aux colonies bien plus qu'ailleurs".

Il y côtoie un certain Antonetti, et partage même sa case avec lui. De sept ans son ainé, ce dernier deviendra Gouverneur du Dahomey dix ans plus tard, puis Gouverneur général de l'AEF de 1924 à 1934.

Toqué est rapidement malade, "jaune, maigre et courbatu". C'est lors du voyage retour vers la métropole, dès février 1900, qu'il croise une autre forte personnalité, Emile Gentil, à bord du Maceïo.

C'est Gentil qui l'incite quelques semaines plus tard à partir pour le Congo Français, plus précisèment au "Chari", tout juste conquis. De nouvelles aventures possibles, le jeune homme veut découvrir la brousse. Après un très long voyage (Landana, Kinshasa, Brazzaville, Loukoléla, Bangui, Fort-de-Possel), il rejoint son poste de Fort-Sibut (à l'origine appelé Krébedjé)

C'est un poste stratégique situé sur la "route du portage". Indispensable pour ravitailler les troupes en cours de conquête militaire de l'Oubangui-Chari et du Tchad. C'est là que Toqué croisera pour la première fois le Sultan Niémé (cf Loango colonial : un sultan contraint à l'exil...).

 

georges-toqué-portrait

Le jeune Toqué (L'Illustration du 25 février 1905 - Photo Rives)

 

Toqué rejoint ensuite en 1901 Fort-Crampel (Kaga-Bandoro) situé encore plus au nord, pour devenir l'adjoint du commandant de la Région Civile, M. de Roll. Il dresse le tableau en quelques mots : "Au pied du rocher sombre, le poste menace de ses canons, la plaine immense et déserte".

Gentil laisse à cette époque le commandement de la région à un militaire, le lieutenant-colonel Georges Destenave. Afin d'assurer le portage coûte que coûte, il met en place une série de mesures très sévères à l'encontre de la population locale, connues sous le nom de "code Destenave".

 

Les "conventions" du 1er avril 1901 donnaient ainsi les possibilités de répressions suivantes aux administrateurs coloniaux : 

1° - Les agents inférieurs peuvent, vis-à-vis des indigènes, appliquer les peines suivantes : 

a) La chicotte

b) L'amende

c) La barre de justice

d) La prison

2° - Le commandant de cercle se réserve d'appliquer : 

e) La déportation

f) La mort

 

Les administrateurs avaient donc un pouvoir de police et de justice, porte ouverte à tous les abus, surtout quand il s'agit d'une justice d'exception. La détention d'otages était officiellement prohibée dans toute la colonie du Congo Français, par un arrêté local du Lieutenant-Gouverneur du Gabon datant de 1887, pourtant le texte stipulait : 

"Les femmes détenues au camp y recevront une ration de mil qu'elles auront à broyer et à cuire elles-mêmes. La femme et, s'il y a lieu, les enfants, seront rendus à l'homme quand celui-ci aura fourni la corvée qui lui est demandée (portage, impôt, etc)."

 Si ce n'est pas de la prise d'otages, cela y ressemble fort !!


Le recrutement de porteurs primait donc sur toute autre considération. Les armes, les munitions, les marchandises devaient absolument atteindre leur but. Les colons français étant très peu nombreux, ce furent les auxiliaires et autres miliciens (issus le plus souvent d'Afrique de l'Ouest) qui constituèrent le bras armé de la répression.

Toqué raconte : "Les rebellions commencèrent dès la première heure. Les villages étaient réprimés... par les miliciens noirs : la tuerie, le viol, l'incendie, le pillage. Et les otages- la honte ! Atroce procédé pris aux sauvages eux-mêmes. Les hommes, rares, venaient amarrés : la corde coupait les chairs et faisait de mauvaises blessures. Les femmes lentes à fuir, les vieilles et les nourrices, qui portaient l'enfant à cheval sur la hanche , venaient en troupeau. [...] Les yeux baissés, avec des mines de pauvres bêtes effarés, elles mettaient la main sur la bouche des enfants effrayés par les blancs et tout prêts à pleurer. Et tous ces otages restaient dans la hutte sordide - le camp - jusqu'à ce que leur chef vint les réclamer, la corvée faite ".

 

congo-miliciens-expédition-repression-coloniale

Miliciens armés s'embarquant à Brazzaville (vers 1905 - carte postale © Vialle)

 

Georges Toqué note : "Il était encore de bon ton d'affecter un souverain mépris du "sale nègre" ; une exécution sommaire s'acceptait facilement, qui s'appuyait sur un semblant de raison politique et de besoin de la domination. Cette idée de race ne finira qu'avec le monde. La justice n'existait pas et la presse s'immiscait fort peu dans la gestion d'un domaine vaste et décousu. Les abus persistaient."

 

La vie en Oubangui-Chari était alors fort rude, les conditions matérielles médiocres, l'isolement, la peur, la maladie conduisaient à ce que certains qualifiaient "d'effondrement" (on peut lire sur ce même sujet "Un avant poste du progrès" de Joseph Conrad, cf Lecture : "Au coeur des ténèbres" ). Des administrateurs sombraient parfois dans une folie meurtrière... frappés de "soudanite" ou "d'africanite" comme on se plaisait à le nommer à l'époque.

Il relate le cas d'un commis aux affaires indigènes, un certain "H", nommé chef du poste de Nana (du nom d'une rivière, poste situé à plus de 100 km au nord de Fort-Sibut). Le dénommé "H" est transporté mourant à Fort-Sibut et Toqué part faire l'intérim à Nana. Il découvre alors une situation terrible.

" Des choses navrantes ici : des prisonniers enchaînés de court, alignés à terre, comme des gens que la faim mord. A trois pas dans la brousse, un coup de feu. J'y cours : un auxilliaire déguenillé vient de tirer à bout portant une pauvre vieille grand-mère. Elle râle encore faiblement, la poitrine trouée au-dessous de son pauvre sein fané ; la bouche ouverte laisse échapper, au rythme du souffle mourant, un glougloutement de sang noir et de mousse.

Une dizaine d'autre femmes maigres, étiolées, se tiennent là, tenant des enfants sur leurs bras impassibles, regardant la pauvre vieille qui s'en va. Elles doivent être là depuis de longs jours, couchées dans la grise poussière du sol, car, ce sont des squelettes blanchis, de lugubres pierrots tout blancs, avec deux grandes taches humides : les yeux et la bouche. [...] Je découvrais ainsi qu'H... était l'auteur d'un code draconien dont l'unique peine était la mort."

Toqué tait le nom de son collègue (pourquoi, alors que d'autres sont cités clairement ?), mais on saura plus tard qu'il s'agissait d'un dénommé Hermès.

 

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Femme du chef de Krébedjé (Fort-Sibut), race banda (carte postale vers 1900 © Audema)

 

Semblant faire preuve d'humaniste, Toqué dénonce la mentalité et les pratiques des "anciens coloniaux", par opposition aux jeunes qui, comme lui, débarquaient à cette époque dans la colonie : "Cette nouvelle cohorte se heurtait partout aux vieux éléments, trop dépréciés peut-être, d'une administration amorphe et peu exigeante. Un sang nouveau s'infusait, des idées nouvelles germaient, la méthode remplaçait l'empirisme, la force faisait place à l'humanité, quoique lentement".

Il relate les sinistres propos de son supérieur hiérarchique M. de Roll, qui lui intime le silence au sujet des exactions commises : "Pour moi, je n'ai que quelques mois à vivre ; je tiens à ne pas les gâter. Quant à vous, avec l'avenir auquel vous pouvez prétendre, votre intérêt est de museler. La pire note que vous puissiez avoir au ministère est celle d'un emmerdeur.

Rappelez-vous ceci : qu'il n'est pas défendu de tuer des nègres, mais bien de le dire, d'être pris ou de laisser des traces ; et qu'il vaut mieux tuer vingt nègres que d'en égratigner un. Les morts ne parlent pas, tandis que l'homme égratigné deviendrait en France un martyr. Vous auriez beau dire et beau faire, vous n'arriviez pas à convaincre que vous n'êtes pas un tortionnaire".


Pourtant, Toqué lui-même tient des propos ouvertement racistes, sous couvert de plaisanterie : "A Dakar, nous embarquâmes M. Cougoul, nommé chef du service judiciaire au Congo pour diriger notre affaire. Vous pourriez entendre sans comprendre que M. Cougoul "descendait des cocotiers". [...] Aussi bien est-ce une image. Dire de quelqu'un qu'il descend des cocotiers, c'est faire entendre qu'il descend du singe, en passant par le nègre..., stade auquel n'a pas songé Darwin". Cette opinion était alors largement partagée par ses contemporains...

 

Après la mort du commandant de Roll, début 1903, Toqué devient le commandant de cercle de Fort-Crampel. Le "cercle" était le plus petit échelon de l'organisation administrative coloniale française.

Il arrive à gagner la confiance de la population, et les Mandjias viennent progressivement installer leurs cases autour du poste. Mais le dénuement dans lequel se trouvent les gardes régionaux conduit à des rebellions. Il se voit contraint de fusiller un déserteur, "un Marouba du nom de Pikamandji". Les textes en vigueur le permettaient, une circulaire du Ministère de la Guerre stipulant que pour 1903 ce territoire était en "campagne de guerre" !

Il écrit à ce sujet un rapport envoyé à son supérieur, M. Pujol. Mais celui-ci est de la "vieille école" et étouffe l'affaire : "Je ne vous réponds pas officiellement au sujet du nommé Pikamandji, il vaut mieux laisser cela tranquille ; je détruis d'ailleurs votre lettre à ce sujet. A l'avenir, agissez ainsi, c'est bien préférable. Ce n'est pas que je vous blâme, loin de là, je trouve que vous avez bien fait ; mais encore une fois il vaut mieux ne pas ébruiter ces choses-là !! Me comprenez-vous ?".

 

Voilà comment pouvait naître un sentiment d'impunité totale et ainsi conduire aux pires exactions. Le point d'orgue en sera l'affaire "Gaud-Toqué" (cf L'affaire dramatique "Gaud et Toqué" ).

 

 

Source : "Les massacres du Congo" - Georges Toqué - La Librairie Mondiale 1907 - Réédition L'Harmattan 1996.

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Publié par Fabrice Moustic - dans Art - culture - histoire
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herveline 14/06/2014 15:49


La France a bâti son empire colonial sur des tonnes de cadavres.


la crise d'aujourd'hui est le fruit d'une société construite sur le pillage... Et de rester quand même dans le dénie !

Fabrice 14/06/2014 16:09



C'est une bien triste période, ces années de conquête militaire du Congo français, dont on a caché les crimes pendant longtemps. Ou on a préféré ne pas savoir.



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